mardi 12 février 2013

Jeux de Vienne





Nos vies enflées de rêves poussiéreux
Voici le jazz, entre enjeux

Pluie d’obus pour des enfants en armure
Une guitare devient le meilleur des flingues

Enfers verts toujours mieux que le gris
Du coton et des blues dans les soirs américains…

Chante Flamenco le récital des cœurs brûlés
L’avidité d’un soleil transperce la peau

Des arpèges cinglants résonnent dans la nuit
Débrident tous les infimes royaumes
Sous la voûte, les étoiles insoumises
Nous affranchissent d'imbuvables idiomes

Et ce timbre rugueux se mêle aux folklores
Dans la course, la révolte dorée…

La bombe enfin lâchée les engagés dansent
La musique endigue les balles
Ces mots qu’on tue d’une circonstance

Près d’une rivière parmi les hommes
Coule dans nos veines la romance ibérique
Nous étanchant sans faillir
D’une poésie électrique…





lundi 4 février 2013

Pour moi


Pour moi...
  



Ce n’est pas la qualité de cette photo qui compte. Elle fut prise avec un smartphone en roulant sur l’autoroute. Ce qui compte, c’est l’instant dont elle témoigne.

Ce matin là je me levai avant le jour. Je fus sur la route aux toutes premières lueurs de l’aube. Ce matin là était l’un de ceux qui porte en lui un caractère irrémédiable, en cela que la nuit emporterait avec elle les derniers vestiges d’un grand rêve. Ce matin là, se lever c’était avant tout ne pas rompre mais juste se lever.

Une cigarette à la bouche, mon sang gorgé de caféine, accompagné de Marylin Manson qui gueulait « nothing’s gonna change the world », je pris ainsi la route du Sud-est, déjà tant de fois parcourue qu’elle avait fini par devenir mienne.

Très loin, là où la Ligne réside, l’obscurité fut bientôt fragilisée, amoindrie. D’une pointe lumineuse d’abord discrète jailli en quelques minutes un feu, un volcan incandescent dont la lave embrasa progressivement tous les nuages du ciel, comme si vaincre les ténèbres ne pouvait être réalisé sans panache, sans éclat et sans une absolue conviction.  

Quand la lave du ciel fini par m’atteindre, je me laissai doucement aller à pleurer. Je pensais à toutes ces questions dont on ne veut parfois pas connaître les vraies réponses ou dont on croie trop hâtivement les avoir déjà obtenues.

Je voulus immortaliser ce moment. Ainsi, au prix d’une involontaire décélération massive et d’un écart déraisonnable, je fis une série de photos tout en continuant à rouler et je n’obtenus que ce seul cliché approximativement valable. C’est après avoir retravaillé les nuances et l’intensité des couleurs que l’appareil n’avait pas su capturer, que j’eus envie d’écrire quelques mots.

Ceux d’une histoire qui ne finira jamais, incessant apprentissage. Les grands rêves peuvent mourir, ceux qui les portent aussi. Mais il existait une autre fable dans la lave du ciel de ce matin là, car si la colère est un mauvais songe dont il faut se départir, il suffit parfois de se lever et d’ouvrir les yeux. Ce que me donna cette aube presque irréelle, c’était cela : la matérialité de demain et la possible survenance du Beau. Rien n’aurait mieux su me dire que le temps est avant tout ce que l’on décide de faire de lui.

dimanche 25 novembre 2012

Chemin de Catalogne


Plage nord, entre périphérique et World Trade Center, Barcelone, Espagne.  Dimanche 26 août, 14h00.



  
Je suis assis dans un sable catalan. J’ai beaucoup marché depuis hier et beaucoup pris le métro. Barcelone est une ville de marche et de métro.

Jeudi soir, juste avant la tombée de la nuit, j’allai voir le front de mer, comme je le fais assez souvent après le travail, soit en vélo, soit en voiture. Ce fut en vélo cette fois-ci, à vive allure, dans le besoin de se faire un peu chauffer les cuisses. J’eus l’immense surprise, en cette fin août, de découvrir une mer agitée, houleuse, où une bonne quinzaine de surfeurs s’adonnaient à une glisse un peu décousue dans des vagues d’environ un mètre.

Je pris le temps de digérer le fait que j’avais fait une heure trente auparavant le choix de rester un peu chez moi avant de sortir, et que j’aurai pu moi aussi profiter de cette session. J’engageai la conversation avec un surfeur du coin, que je reverrai dès le lendemain, et je pu apprendre un peu des houles méditerranéennes dont j’ignorais encore presque tout. Celle-ci devait durer au moins une journée de plus, peut-être même jouer les prolongations de samedi.

Le lendemain matin, vendredi, je me levai en conséquence, à 6h00, le jour n’était encore qu’un songe. Je bus deux tasses de café, avalai mes sempiternelles brioches et je chargeai la voiture avec la fidèle Hap, celle pour qui va ma préférence parmi les quatre planches de mon Quiver (Webber 6’6 ; Becker 6’10 ; Hap Jacob 7’2 et Ocean Safari 8’0). Je mis le sac de combis dans le coffre et je pris la route du Grau. Je suivis comme d’habitude l’Hérault jusqu’à son embouchure. Ses bateaux, sa Marina, ses eaux calmes, sa piste cyclable déjà tant de fois parcourue, tel un chemin d’espérances, où se mêlent, vivent et se  perdent tout ce qui n’est plus, tout ce qu’on a appris et désappris et, sans omission possible, tout ce qu’il faudra encore accomplir.

Peu avant de parvenir sur le parking qui fait face au front de mer, j’exécutai plusieurs signes de croix, comme une chance de plus dont il ne faut pas se priver. Je vis alors la houle, cinq ou six surfeurs déjà à l’eau et je souris, tandis qu’à voix basse s’échappait de moi un très simple « merci ».  Je savais que le temps m’était compté, il était déjà presque 7h et je devais être au travail entre 8h30 et 9h00. Tout en enfilant mon shorti et en waxant la Hap, une vieille histoire s’insinua en moi, une sensation vieille de plus de deux décennies pourtant encore si précise à cet instant, parfaitement lumineuse. Je me revis effectivement collégien, à la fin des années 80, me lever avant les cours et quitter les Amaryllis pour aller me mettre à l’eau à la Cocoteraie, pour surfer avec mon frère et les copains nos merveilleuses vagues molles guyanaises. Surfer avant d’aller au taf, ou la respiration d’un monde disparu, qui se remit à vivre durant quelques secondes.

Une fois à l’eau, il me sembla que tout était parfait. Les vagues étaient moins folles que la veille, bien ordonnées. Il n’y avait pas tout à fait un mètre mais il m’importait peu. Le soleil explosa subitement à l’Est et cette aube valut d’un seul coup bien plus qu’une seule et simple session. Je restai une heure et quart à l’eau, attrapant peut-être une quinzaine de vagues, avant de quitter en toute hâte cette intermède analeptique pour aller vivre ensuite l’une des plus éprouvantes journées professionnelles qu’il m’ait été donné de traverser.

Je quittai cette mauvaise arène vers 19h00, vidé, mal dans ma peau, parce qu’il est de toute évidence des frontières que l’on ne veut pas voir franchies dans le cadre de son travail. Alors je pris la route comme ça et j’allai vite, trop vite, le plus vite possible, jusqu’à chez moi. Je me changeai et refis les mêmes gestes que le matin même. Le sac de combis et la Hap chargés, je suivis la route du Grau. La vague à l’embouchure fonctionnait toujours lorsque j’arrivai sur place. Il y avait du monde à l’eau et pas le temps de tergiverser. J’enfilai mon shorti et allai immédiatement à l’eau. L’anarchie avait repris du poil de la bête et le plan d’eau n’était plus celui du matin, devenu gentiment chaotique. La houle avait forci, dépassait le mètre et je passai ma rage pendant plus d’une heure et demi, jusqu’à la nuit, ayant vu depuis le pic le soleil fondre dans l’Hérault, dans une courbure rougeoyante et torturée absolument magnifique. Comme une vie qu’on lave de tous ses maux.

Je tentai de renouveler l’expérience le samedi matin. J’arrivai sur le front à 8h00, la houle s’était enfuie. Je retrouvai le surfeur de l’avant-veille au soir, qui sortait tout juste  de l’eau et qui avait, s’étant levé aux aurores, pu profiter des derniers soubresauts. Je discutai assez longuement avec lui, j’étais déçu mais je me sentais bien. Il me raconta de nouveau sa mer et son surf, si aléatoire, si capricieux, si capable parfois de vous offrir un peu de la magie du Monde. Nous évoquâmes ensuite l’Espagne et le surf ibérique, à haut potentiel en certains endroits de ses côtes.

Revenu chez moi, sans avoir rien à attendre de plus du jour qui se présentait, je rassemblai tranquillement sur internet quelques infos pratiques en buvant des cafés et en fumant autant que possible, puis je préparai un petit sac d’affaires, brosse à dents y compris.  Une fois prêt, il était un peu moins de midi, je pris la route, encore une fois. Direction Barcelone.

Je roulai sans m’arrêter, toujours à vive allure, jusqu’aux proches abords de la Cité. Je m’arrêtai à une station pour téléphoner à mon frère, et lui dire où j’étais. Et puis je m’enfonçai dans la ville, sans savoir où j’allais. Après quelques errances, et par la magie du hasard, je tombai subitement nez à nez avec la Sagrada Familia. Je roulais doucement et ma réaction première fut un très spontané : « Putain de merde ! » quand je découvris le très improbable monument inachevé de Gaudi. Je garai la voiture de manière illicite un peu plus loin – impossible de stationner dans cette ville ! – puis je regardai longtemps l’œuvre monumentale. J’étais à l’unisson avec beaucoup de monde alors, la tête levée vers le ciel, tentant de trouver les meilleurs angles possibles pour mes prises de vue. J’y passai un long moment, la foultitude m’avait absorbé, et la déraison du lieu sonnait comme l’exacte musique interne.

Après une demi-heure pleine et un nombre incalculable de clichés, j’abandonnai la Sagrada pour retrouver la voiture et me mettre en recherche d’un garage. Je tournai dans les rues barcelonaises pour rien pendant très longtemps avant de revenir sur mes pas et dénicher un garage privé à deux pas de mon premier arrêt. 30€ pour une journée, et le poids en moins d’une voiture, qui serait en plus bien gardée. J’achetai ensuite un Pass Métro 2 jours, un plan de ce dernier et je pris la ligne menant au cœur du quartier Gracia. La modernité du métro barcelonais me surpris agréablement. Très propre, cabine climatisée, investi par un peuple guilleret, dont la légèreté naturelle semblait dominer tout autre état d’être. Avant de monter dans la rame, je me fis accosté par une anglaise : « Could you, please ? » me demanda-t-elle en me tendant son numérique, ses trois jolies copines juste un peu en retrait, unanimement en train de sourire. Je fis de mon mieux, avant de doubler, comme à mon habitude. J’eus droit à un savoureux « Thank’s mate » immédiatement suivi d’une petite moue espiègle. Un moment de rien, trois secondes, alanguissant pourtant sans équivoque le chemin entrepris.

Il me fallut ensuite réaliser une marche d’une vingtaine de minutes pour rejoindre le Parc Guell. J’y passai presque trois heures, et si la vision première de la Sagrada m’avait époustouflé, les allées de ce parc, innombrables, m’absorbèrent complètement au fil des minutes et des méandres parcourus. J’y pris tellement de photos qu’au bout d’un temps, je compris que je ne pourrai de toute façon pas capturer la réalité de cette œuvre dans sa globalité. J’y restai jusqu’à la tombée de la nuit, envahi par le miracle de notre espèce,  ses grands hommes et leur ineffable talent à magnifier la condition humaine.

De retour en centre ville, je me mis en quête d’un lieu pour dormir. Je débarquai sur El Passeig de Gracia et trouvai un hôtel où il restait une petite chambre disponible. J’allai chercher mes affaires à la voiture, mangeai un bout sur la place de la Sagrada, et rejoignis ensuite les pénates du soir. Tandis que la nuit était pleine et que la ville se préparait à fêter son samedi soir, je fumai une cigarette à la fenêtre de ma chambre, située au septième étage. Je ne dominais pas la ville, mais seulement l’un de ses fragments. Juste en face de moi, de l’autre côté de la rue, se dressait un hôtel de grand luxe, où, sur la terrasse privée du dernier étage, se donnait un concert en plein air. Une femme, qui me sembla très belle, et un pianiste. Sa voix cristalline, ses gestes de la main pour accompagner les arpèges de la douce mélodie jazz, jouée sans emphase mais avec précision et douceur, me firent une nouvelle fois chavirer. Cette ville m’avait prise en l’espace de quelques heures et ses atours me renvoyèrent soudain, sans aucun préalable de survenance, à ma condition. Je me mis à pleurer en écoutant l’élégante dame et son pianiste et, pour ne pas fondre complètement, je retournai dans la rue…


Et me voilà sur cette plage. Tout à l’heure, je me promenais sur les allées du Port Well, lorsque j’ai croisé une surfeuse, une planche jaune et blanche sous le bras, qui marchait d’un pas extrêmement décidé. Je l’ai observée quelques secondes et j’ai décidé de faire demi-tour. Je l’ai suivie. Ou ai-je tenté de la suivre, devrai-je plutôt dire. Car, à ma grande surprise, j’ai finalement réussi à la perdre, tant son allure était vive et tant le monde en mouvance, si dense, ne facilitait guère cette douce poursuite. Mais ce n’était qu’un moindre mal, parce que son spot, le but de cette marche effrénée, s’était déjà révélé à moi.

Je suis donc au bord de l’eau. Il doit bien y avoir cinq ou six pics qui fonctionnent correctement. Des vagues courtes, creuses, sans doute un peu molles, d’un bleu scintillant et profond. Un très beau jouet méditerranéen, dans lequel s’amuse une bonne cinquantaine de surfeuses et surfeurs. Et, tout autour de moi, des corps dénudés, parfois intégralement, beaucoup de beauté, qu’elle soit masculine ou féminine, des sourires, des amoureux enlacés langoureusement et, un constat qui émerge telle une évidence : il doit faire bon vivre ici. Il ne s’agit pas d’établir un quelconque cliché de plus, celui du touriste de passage, mais il règne ici une ambiance générale séduisante, enjouée, dotée d’un brin d’exubérance et de bonne humeur auquel il est difficile d’échapper. Je me suis promené pendant des heures hier soir, du Camp Nou  aux longues allées du Passeig de Gracia où les gens déambulent avec nonchalance ou sont tranquillement posés sur des bancs, à discourir pendant des heures. Une certaine approche du temps, qui semble un peu s’effacer devant ce regain de maîtrise.

Et maintenant que tout cela est dit, quel est le vrai sujet ? Le vrai sujet est celui d’un regard, celui d’un choix. Un regard parfois suffit à tout changer, le monde que l'on croyait nôtre, celui que l'on avait bâtit. Ce regard porté en nous agit comme une rivière, une rivière de nous-mêmes, de nos sentiments, de notre fondation, là où le cœur ne bat pas, mais seulement là où il réside. Quant au choix, l’essence même de celui-ci se révèle parfois dans un acte minuscule, comme prendre seul le chemin de la Catalogne, le temps d’un week-end accéléré, dans le très simple chemin entrepris. Inévitablement, sans autre occurrence possible, la question fondamentale s’érige d’elle-même : y’a-t-il un intérêt à voir et découvrir le beau, si l’on ne peut partager la vision ?

Je suis maintenant à la terrasse d’un restaurant qui cadre parfaitement avec le lieu, le jour, l’instant. Au bord de l’eau, manufacturé bois, la musique d’ambiance diffusée est celle que j’aurai pu mixer voilà quelques années, à dominante downtempo et menues connotations ethno. J’ai bu une bière, avalé un steak et une salade. Le temps s’arrête et je devine vos visages, juste là, en retrait, dans l’infime espace d’une peau qui me prive de vous.  Et si je pleure, c’est que je dois être encore vivant, exactement là où je me suis placé, sur cette plage barcelonaise, éparpillé aux quatre coins du Monde…





lundi 12 novembre 2012

Ne pas cesser

Bureaux de Marseillan. Lundi 1er octobre, 10h30, une pensée voguant entre hier et aujourd'hui…


Je viens de te déposer. Tu es encore avec moi, partout dans la voiture ; elle est même envahie par toi. Voici quelques minutes, sans connaître un nom dont tu n’as de toute évidence pas besoin, tu m’as dit que tu aimais Dead Can Dance :

« Elle est belle ta musique, Papa », alors que passait Agape, l’une des chansons les plus réussies de leur nouvel album, Anastasis.

Dès l’instant où je t’ai quitté, j’ai roulé à vive allure, et j’ai immédiatement allumé une cigarette. Je traverse maintenant le village et le soir tombant donne aux briques rouges de l’Eglise des atours un peu magiques. L’écho du monde, ce que je peux en percevoir, n’est qu’un chuchotement serein que l’on envisage seulement par inadvertance, dans cette course qui ne faiblit pas.

Je me dirige vers la nationale qui m’emmènera vers Toulouse, avant de prendre l’A61, route du Sud-est. Au rond point, je m’arrête brusquement. Je sors de la voiture et je regarde simplement l’offrande du soir. Je n’ai pas l’appareil photos, le mauvais oubli du week-end. Alors je shoote avec le Smartphone, trois ou quatre clichés à la volée, et c’est exactement comme si je partageais ce paysage de Gers avec toi, déjà si loin de moi, et pourtant si présent...

Je vois les deux panneaux indiquant le sens interdit. Un camion s’engage dans le rond point et le chauffeur, tandis qu’il passe la seconde, me regarde d’un air assez redoutable, comme s’il me suspectait d’une légère infraction. Ai-je pris un sens interdit ?

Je reprends la route, seul au monde, dans la sensation pourtant exacte d’être innervé par l’amour d’autrui, comme si les veines étaient l’amour lui-même. Les kilomètres s’effacent et Brenda Perry pose les bases du conciliabule musical tandis que je repense à ces fameux sens interdits, ces routes hasardeuses où tout se joue en vérité. La nuance n’est pas moins dans le cœur des hommes que dans la lumière d’un jour descendant, ou dans l’absolue vitalité d’un sentiment. 

Mon fils... De ce parcours qui nous fait tous les deux, depuis l'instant où je t'ai vu naître, j'ai tant appris. J'apprendrai tant encore de toi, et sans aucun doute jusqu'au dernier souffle. Je te vois, même quand tu n'es pas avec moi et je sais ce que je n'avais jamais su auparavant.. La leçon, ce n'est que l'amour et c'est la plus belle leçon qui soit. Il faut prendre et donner,  ce que nous sommes, ce que nous avons été, ce que nous serons. Et ne pas cesser… 

mercredi 19 septembre 2012

Morphée

La Tamarissière.  Mercredi 19 septembre 2012, 19h30. 



Ici est né un grand rêve. 

Ce soir, il y a encore cette boule de feu qui, doucement, au loin, se rapproche de la Ligne.

Les grands rêves ne sont pas la vie, mais peut-être le cœur des hommes ou plus simplement, la part la plus romantique de chacun d’entre nous.

Les jours qui passent, inéluctables, nous les retirent souvent, peu à peu, et puis par fragments entiers ensuite, à  ce point qu’ils peuvent même finir par s’échapper de nous. Du moins, c’est ce que l’on croit.

Comment laisser, et en son âme et son cœur, un grand rêve prendre la place d’un autre ? Comment oublier que les choses les plus simples sont parfois les plus chères ?

On ne parlera pas de prix, puisque nous vivons.

L’unique choix, c’est de vivre ce que nous choisissons, ce que nous avons choisi, aussi inévitablement que rien ne se passera jamais tel qu’on l’avait imaginé.

Il règne ici un calme époustouflant. La mer n’est pas inanimée. Elle vibre, elle bouge, elle ressent. Elle nous emmène ailleurs.

La boule de feu va bientôt embrasser la Terre. Il demeure encore quelques pécheurs. Les caravanes garées sur la digue ont choisi le plus bel endroit. On n’entend rien de la ville et de ses machines. J’ai un peu froid ; je prolonge l’été, en m’habillant comme en été.

Les grands rêves n’existent pas. Nous existons en eux. Si nous les laissons mourir, c’est une part de nous qui meurt avec eux.


mardi 18 septembre 2012

Ce que je crois…




Ce que je crois s’est perdu en cours de route, sans ne pourtant jamais se perdre

Ce que je crois a tout redéfini sans ne rien omettre

Sur le fil d’un temps méconnaissable, ce que je crois a percé cent mystères sans n’en résoudre aucun

Ce que je crois est ce qu’on ne croit plus avec la raison mais avec le cœur seulement

Ce que je crois ira bien me dire qu’il fallait bien que toutes les planches soient brûlées

Ce que je crois est impossible, sans qu’il soit possible de ne pas y croire

Ce que je crois est mon sang, irascible, désordonné, inévitable

Un champ de coquelicots sur une route écarlate

Une esquisse floue dans une bâtisse fondamentale

Une éternelle remise en question…

Ce que je crois est ce que je ne suis plus, ce que j’ai perdu

Ce que je crois est ce que je suis, inexécutable de se soustraire à la chanson de son âme

Ce que je crois a détruit ce qu’on aura bien voulu qu’il détruise

Ce que je crois vivra ou ne vivra pas, dans la certitude qu’il ne cessera jamais de vivre

Ce que je crois n’a pas manqué son coup

Ce que je crois est un chant inimitable, la turbulence majeure

Ce que je crois est l’enseignement d’une vie, de celle qu’il va falloir de nouveau bâtir

Ce que je crois a eu raison de moi, puisque la raison ne m’a jamais appartenue, sous l’auvent d’une feuille qui devient la peau, en la courbe dessinée par les cents mille voyages faits à l’intérieur de soi

Ce que je crois, étoile, un regard au-delà du tangible… Existes-tu ?

Ce que je crois, peut-être écrire encore quelques mots sur la page, puisqu’il y reste encore quelque place, comme si demain ne pouvait pas clamer l’exact contraire

Ce que je crois, c’est au loin et si proche, entendre les chansons de tous ceux qui vous aiment

Ce que je crois, sans ne plus effectivement rien croire, demeure ce que je vois, et ce que je dois… 

mardi 28 août 2012

Ne vas pas trop loin...

Embouchure de l’Hérault, digue du Grau d’Agde.  Mercredi 22 août, 20h36.


Je fais face à l’Ouest. Le soleil vient de disparaître et le panorama n’offre plus que quelques vives traces orangées et violettes, là où une boule de feu s’imposait encore il y a à peine dix minutes. A l’Ouest, se porte le regard d’un crépuscule. L’aube, derrière moi, n’est qu’une pensée de plus.

Les touristes commencent à partir et me voilà ici dans la peau d’un nouveau résidant, assis sur ce banc de bois brun, en train d’écrire quelques lignes dans ce carnet de marque Hurley, cadeau que m’avait fait la vendeuse d’un magasin de fringues de skate, que j’avais copieusement dévalisé lors de mon deuxième voyage canadien de 2012.

Dans l’avion du retour, j’avais écrit une lettre d’amour, lettre que je n’ai jamais donnée, premiers mots que j’avais posés sur ledit carnet, avant de le laisser vierge de tout nouvel écrit durant plusieurs mois. Le temps s’enfuit et nous, avec lui, dans les machineries terrestres des êtres, des pairs et des impairs.

Devant moi, l’Hérault et ses dernières eaux claires et juste derrière, la salinité de la Méditerranée. Je ne sais jamais écrire « Méditerranée » ! Je fais systématiquement au moins une faute, voire deux, que le correcteur d’orthographe de Word se charge gentiment d’effacer. Mais il n’empêche : si je dois réécrire Méditerranée deux minutes plus tard, je ne manque pas de refaire une faute...

La nuit s’installe peu à peu et la lumière du jour couchant est très belle, presque surannée. A 14h au dessus de moi, deux avions ont laissé leurs traces qui se croisent pour former une croix rose saumon, alors que l’une d’entre elles se dilue déjà, pour s’éparpiller avec lenteur dans le ciel. Simple représentation, spectacle inlassable au regard.

A une dizaine de mètres à ma droite, deux frères aux cheveux couleur de jais,  sans doute âgés de 10 à 12 ans, jouent les prolongations à la pêche. Ils manient leurs cannes un peu gauchement mais ils ont vraiment l’air heureux. Leur complicité est cette évidence qui émane de leur gestuelle commune, de leurs petits rires contenus, enfin de cette lueur dans les yeux qu’ils partagent encore, dans les derniers sillons du jour.

Je n’ai jamais pu retourner à la Tamarissière, la deuxième rive de l’Hérault. Je n’en ai jamais eu la force. Sa digue et son phare rouge sont devenus un lieu d’exil, là où l’on a simplement laissé une part de soi. Rien n’est irrévocable cependant, car au-delà de la deuxième digue et de son phare, dominent les grands horizons de l’Ouest et tout ce que l’on décidera d’entreprendre avec eux.

Croissant de lune au dessus du phare, une mère vient de se poster juste à côté de moi, afin de prendre son fils en photo, son fils qui vient de décider unilatéralement qu’il était l’heure de se mettre à l’eau. Il est descendu prudemment de la digue et il a maintenant les pieds dans l’eau. Sa maman ne peut s’empêcher de réprimer la nécessaire consigne de prudence : « Ne vas pas trop loin, Thomas ! »  

Non, ne vas pas trop loin, fils… 

jeudi 23 août 2012

La maison de Marie-Claude

 Sur les hauteurs des golfs de Lacanau, maison de Marie-Claude.  Mardi 7 août, 16h.


C’est un vrai après-midi d’été. Le ciel est d’un bleu gris presque unanime, seulement colorié de blanc en quelques points épars dans la voûte. C’est l’heure de la sieste et j’entends les grillons chanter.


Forêts des landes, nous sommes cernés par les pins ; innervés par la chaleur du soleil, ils délivrent dans l’air une odeur inimitable, sous-jacente à la terre, empreinte d’une douce mélancolie. Nous sommes parcourus par tant de sentiments. Quels sont-ceux qui nous incarnent ? Lesquels incarnons-nous ?

Du vent de sud cet après-midi, peut-être sud-sud-ouest et la marée sur le début du remontant, lorsque je me promenais tout à l’heure sur le front de mer.

Lacanau Océan, une machine. Le Surf Pro débute ce week-end. Comme trop souvent en plein mois d’août, ils commenceront sans houle. Ce matin encore, persistait toutefois une ondulation résiduelle de 70 à 80 cm. J’ai regardé sur internet avant de prendre la décision d’aller surfer ou non. Il devait y avoir quelque chose comme 150 surfeurs à l’eau, à batailler ferme sur chaque pic, en espérant décrocher une glisse de quelques secondes. Je n’étais pas investi d’une grande motivation et à la vue de ces images, il ne m’a fallu qu’un court instant pour reconnaître que je ne pousserai pas l’aventure plus loin.

J’ai donc pris mon temps. J’ai bu des cafés, discuté un peu, fait quelques photos des enfants. Nous nous sommes baignés avec eux, moment toujours très récréatif. Nous les avons fait manger, puis j’ai lancé le barbecue (électrique, sic !!) et nous avons à notre tour pris notre repas. Une succession d’évènement simples, microscopiques, qui remplissent pourtant une demi-journée. Ainsi est le temps d’été ; une entente avec le moins vite. 

L’âme n’est pas toujours une alliée. Il faut parfois la contenir, la cercler et lui laisser le moins de prérogatives possibles. Car les vérités profondes ne se dévoilent pas à la baguette. Quelque soit les formes qu’elles peuvent revêtir, ce n’est pas la pensée qui leur dicte sa loi. Avec le temps, avec sincérité, elles s’imposent toujours d’elles-mêmes.

Les grands choix résident-ils dans la même demeure que les grands rêves ? Il n’y a aucune urgence à répondre à cette question. 

mercredi 15 août 2012

Pt. 2



Plage du Maroc, commune de Vensac, Médoc.  Lundi 6 août, 13h30.


Carnet d’été, journal de bords. Carnet de plages, d’une mer à un océan, d’une rive Est à une rive Ouest, ou comment (se) raconter les brefs moments d’une vie qui se retrouve en côtoyant les grands espaces, les embruns véritables et la ligne, derrière moi, là où cognent des vagues cassées par des vents mal orientés, la Ligne toujours là, pour entreprendre toujours ce même voyage, qui lie le regard à la part la plus sincère de l’âme.

Les enfants jouent et l’amour ne semble pas très loin.

« Qu’est-ce que tu fais, papa ? » vient de me demander mon fils, qui m’a regardé un instant dans les yeux, avant de s’éloigner de nouveau pour parcourir sans entrave les grandes distances de cette aire de jeu magique, en tirant sans cesse derrière lui sa mini-planche de morey, qu’il tient invariablement par l’extrémité du petit leash noir.

Et l’amour qui prend soin de nous autres, au-delà de tous ses maux, de toutes ses guerres inutiles et vaines, qui paraissent pourtant presque indispensables à la course de la vie.

Ici la vérité, ce n’est que se lever de très bonne heure le matin, juste au lever du jour, pour aller prendre la descendante juste après l’étale, lorsque le vent marin ne s’est pas encore tout à fait réveillé et que les courants de Soulac sont raisonnables. Ici la vérité, c’est faire l’amour debout à la va-vite dans une salle de bain qui ne ferme pas tout à fait, à la seule heure possible de la journée, donc en pleine nuit, lorsque tous les autres dorment enfin. Il ne faut pas chercher plus. Une trace zébrée dans le ciel, comme ce sentiment qui nous parcourt, qui nous échappe et qui finalement nous fait. Une ligne interne, encore une ligne, une constitution.

Les bunkers allemands sont, quant à eux, toujours là. Les sables médocains ne les ont pas encore vaincus, pas encore engloutis. La cime des êtres se révèle dans l’harmonie qu’ils sont parfois capables d’instaurer avec le monde, les hommes et toutes choses avec lesquelles ils interagissent.

La dune, les bunkers, le sable discipliné par les flots qui se retirent très vite aujourd’hui, une houle imparfaite, les enfants et leur petite planche, rose pour elle, bleue pour lui, et cette femme tout près d’eux, toujours à veiller. Voilà ce qu’offre la condition humaine du jour, sous un soleil frais, lumineux, officiant juste au dessus de moi, à 13h dans le ciel. C’est un don universel et simple, sans artifice, qui ne laisse aucune place au doute. Profitons-en !

dimanche 12 août 2012

Pt. 1


Plage du Grau d'Agde. Jeudi 26 juillet, fin d’après-midi.


Ecrire ce que l’on voit, plutôt que ce que l’on pense.

Juste en face de moi, alors que je suis allongé parmi la foule estivale, le long de ces côtes méditerranéennes dont je n’apprécie que mollement les plus hautes affluences saisonnières, est assis dans un fauteuil de plage de tissu blanc et bleu un homme d’une soixantaine d’années. Il a même probablement un peu plus que cela.

Il n’est pas beau. Il lit, me semble t-il, une banale revue « féminine » de circonstance, avec une petite moue permanente qui fait manifestement descendre sa bouche vers le bas, tout en la tirant un peu vers la gauche. Cela ne lui donne en aucun cas un air ridicule, mais plutôt une façon un peu austère de se présenter à nous. Cet homme est très bronzé, il porte bien sûr des lunettes de soleil, dont le rose légèrement foncé des verres doit apporter un certain confort à sa lecture. Son poignet gauche est orné d’une belle montre en argent qui brille par intermittence, en renvoyant vers les proches alentours les rayons de ce soleil de fin de journée.

Quelques minutes viennent de passer. Il ne doit plus faire aussi chaud que tout à l’heure, car l’homme vient d’enfiler un tee-shirt blanc crème, qui lui va d’ailleurs à merveille. Des nuages sont effectivement sortis de nulle part, sans doute en provenance des terres, et ont voilé le soleil. L’effet a été immédiat ; on ne ressent plus aussi nettement cette aisance épidermique propre aux chaudes expositions d’été.

Il est vrai qu’il ne fait plus aussi bon, mais nous sommes seulement sortis après 17h, lorsque les heures les plus torrides de la journée étaient derrière nous. Tout le monde a fait la sieste. Je me suis réveillé en premier et j’ai fumé quelques cigarettes sur la terrasse, cette dernière exposée plein ouest, alors envahie par la lumière et la chaleur de l’astre de feu. L’air était presque immobile mais de part le don d’une infime brise, il demeurait très doux à la peau. Le silence partiel du quartier, parfois interrompu par les pétarades d’une mobylette ou les bruits d’enfants jouant un peu plus loin,  nous ramenait parfaitement à la douce condition de cette journée d’été.

Le vieil homme en face de moi n’est pas venu seul. Il discute effectivement depuis peu avec son voisin, n’échangeant que brièvement avec lui mais d’un ton assez vif. Ce voisin, qui doit connaître le même âge que lui, porte également des lunettes de soleil et a lui aussi la peau très bronzée, presque noire. Pour seule variation, une casquette grise un peu sale orne de façon anachronique le sommet de son crâne. On dirait que les deux hommes, dont les deux femmes sont semblablement assises l’une à côté de l’autre dans les mêmes fauteuils de plage, sont d’une si vieille connivence que celle-ci pourrait presque se passer de mots. En tous les cas, de longs discours. Un regard, un geste, une petite phrase et tout est dit, tout est su. En les regardant, on ne peut s’empêcher de se poser quelques nécessaires questions d’usage : depuis combien de temps sont-ils amis ? Passent-ils depuis toujours leurs vacances ensemble en Méditerranée? Que n’ont-ils vécu jadis d’ineffable, que rien ni personne ne pourra jamais leur ôter ?

On ne sait pas et on ne saura de toute façon pas ce qui habite chacun d’eux, mais on devine une petite part de ce qui les anime collectivement, lorsqu’on les regarde et qu’ils entrent en lien l’un avec l’autre. C’est une scène anodine, parmi toutes celles jouées et répétées tout autour de moi, dans la densité humaine de cette vaste multitude en vacances, une somme infinie de possibilités. Toutes ces vies, dont certaines ont du être époustouflantes et d’autres, tout à fait banales.

Le vent a forci depuis quelques minutes. Il a balayé la ligne de nuages qui s’étaient installés au dessus des rivages, tel un chemin céleste inaccessible. Le soleil est réapparu, d’abord timidement, avec réserve et maintenant sans vaciller. On dirait qu’il est sûr de lui. Entre ciel et sable, il n’est ici plus question de sentiment. Seul le regard compte, et ce que l’on fait de lui.