vendredi 13 septembre 2013

SOLEIL NOIR


Samedi 25 mai 2013, Agde.

C’est en discutant le weekend dernier avec Karak que l’idée de ce texte est née. Nous avions ce soir-là eu une discussion assez agitée, parfois tendue. Quelques mots nous échappèrent à tous les deux, chacun son tour, mais nous n’étions pas l’un en face de l’autre uniquement pour faire de la littérature, ou pour boire du Picpoul jusqu’à pas d’heure.

Lorsque cette petite tempête se calma, nous avions parlé d’amour. Nous avions une telle capacité à nous comprendre, depuis la première fois de ce mois de janvier 2013, où nous nous étions enfin retrouvés. Nous pouvions être totalement infréquentables pendant des heures, à ne rien dire d’essentiel, pour savoir, dans l’instant d’après, aller moudre dans le dur, la profonde matière des trente années que nous avions vécues loin l’un de l’autre. Il me donna ainsi ce point de vue :

- Il existe plein de femmes avec lesquelles ça marche bien au lit. Mais dans ta vie, elles sont très rares celles avec lesquelles le sexe prend une toute autre dimension, où il ne s’agit pas seulement de faire l’amour, de prendre du plaisir, d’en donner, finalement de bien s’entendre. Dans toute ta vie, tu n’en as que deux ou trois avec lesquelles tu fusionnes.

- Où ton être et le sien s’effacent alors, pour n’être plus qu’une seule et même chose, un seul corps, une intuition du monde. Et il n’existe plus rien d’autre. C’était comme ça avec elle, tu sais. Mais la vérité, c’est que c’est la partie la plus facile, parce qu’elle ne se réclame de rien. Cette magie survient d’elle-même, sans que tu ne fasses rien pour la faire naître. Si c’est en elle que tu trouves, c’est aussi en elle que tu te perds. Parce que c’est tout le reste qui compte. C’est tout le reste qui compte vraiment.

Karak fit un signe de la tête approbateur. Il fini par dire, en guise de conclusion :

- Oui, elles sont des soleils, dans lesquels tu peux parfois te brûler entièrement.

Sur la route, le lendemain, je repensai à cette discussion. Les enfants s’étaient endormis, derrière moi, sur la musique douce et enivrante de Gaudi. Tandis que nous avalions les kilomètres dans cette ambiance feutrée, se formula progressivement en moi une version légèrement différente de ce soleil, qui s’inspirait bien sûr de mon propre vécu. Je repensai à cet incroyable parcours, deux épisodes survenus en l’espace de 10 ans, qui avaient si parfaitement marqué ma vie. Deux points irrémédiables dans un tracé terrestre pourtant éphémère, deux bornes tout à fait incontournables.

Lorsque le temps passe, que la douleur s’estompe, on voit les choses plus clairement, avec plus de lucidité, moins de passion, aidé d’une perspective qui se met progressivement en place. J’ai écrit, dans un précédent texte, qu’il ne faut pas craindre la faute, puisqu’elle survient de toute façon. Je le pense aujourd’hui, plus que jamais.

Ce qui compte véritablement, ce n’est pas la faute, la trahison, ou tous les noms que l’on peut donner à ce qui a un jour fait mal ou détruit. Tout le monde faute un jour ou l’autre. Tout le monde se trompe, blesse, sort de ses gongs. Il n’est personne qui ne se soit un jour fourvoyé. Qui pourrait dire le contraire ?

Sûrement pas moi.

La faute ne fait pas la qualité d’un individu. Ce qu’il en fait, ce qu’il en retire, ce qu’il apprend d’elle, sans parole d’évangile, sans posture d’exégète, oui. Définitivement, oui. La vérité, c’est qu’on se fiche de la culpabilité. Elle ne nous concerne pas, puisqu’elle nous concerne tous.

Peut-on en dire autant de la répétition, et de la manière avec laquelle on réitère la faute ? Chacun répondra, dans les évidences subjectives de sa propre expérience.

Pour ma part, il fallait bien qu'un terme soit un jour posé. On ne légitime aucun postulat ; on doit savoir reconnaître l’épitaphe. C'est ainsi que le soleil dont je parle est devenu Soleil noir, ce jour-là, tandis que je conduisais, les enfants toujours endormis à l'arrière de la voiture.

Un Soleil noir est une entité à part entière, dont on peut objectivement se demander s’il ne fait jamais briller que pour lui-même.

Il n’est pas ici question d’amour. Le Soleil noir peut certainement aimer. Mais sa manière est celle d’un astre froid, qui se nourrit et absorbe la lumière de l’autre, sans ne jamais retirer le moindre enseignement des erreurs qu’il a pu commettre, du mal qu’il a pu engendrer. Ce sont des mots difficiles, certes. Mais pas tant que de croiser dans sa vie un Soleil noir. 

Le trait le plus marquant chez un Soleil noir est qu’il ne demande jamais pardon. Le temps le fait pour lui. Quand il réapparaît dans votre vie, il peut s’être écoulé presque dix ans. Il dira pardon alors, oui. Il pleurera même. Mais il obtiendra seulement ce que la décade écoulée lui avait de toute façon déjà accordé.

Juste avant de vous reprendre, le Soleil noir vous fera la leçon sur votre peu de témérité à changer les choses qui constituent toute votre vie, pour se donner la chance de vivre ce qui doit être vécu avec Lui. Au delà des promesses et des engagements qui font les gens de bien, le Soleil noir ne changera absolument rien à sa propre vie, lorsque vous aurez effectivement vous-même rebattu l’ensemble de vos cartes, tout ce que vous aviez bâti en son absence.

Le Soleil noir nommera la part sacrée de votre histoire la seule qu’il sera vraiment capable de vous donner sans retenue, son amour physique, alors que la part sacrée se situera bien sûr dans tout le reste, dans la résonance d’une Histoire passée violente, douloureuse, dans cette parole qu’il vous aura donnée une seconde fois et en laquelle vous aurez inconditionnellement crue.

Trou noir.

Le jour où le Soleil noir reprendra cette parole, en vous regardant dans les yeux, en vous faisant part d’une décision dont il n’aura discuté qu’avec lui-même, les mots qu’il emploiera seront si laids, si parfaitement égoïstes, qu’ils condamneront votre histoire. Ce sont des mots que vous n’oublierez jamais. Ils vous détruiront sur le champ, dans l’exacte réplique du premier acte passé.

Ce qui est plus triste encore, c’est qu’ils détruiront ce jour-là, puis peu à peu par la suite, dans leur inlassable enchaînement, ce qui valait bien plus que votre simple cœur : votre amour. Il était immense, plus grand que vous-même. Par deux fois, le Soleil noir l’assassina.

La question que vous voudriez peut-être poser au Soleil noir est la suivante : comment peut-on assassiner deux fois ce qui nous est si cher ?  En vérité, la réponse ne concerne que le Soleil noir, exclusivement, si tant est qu’il ait un jour la vertu de vouloir y répondre avec sincérité. 

Vous apprendrez avec le temps que le Soleil noir ignore ce qui signifie la part de l’autre. Il lui prendra presque tout, ce qu’il a de bon, ce qui le fait, en tourmentant chacun de ses morceaux, les uns après les autres, dans une mécanique, si ce n’est volontaire, alors tout à fait méthodique.

Le recul fait aujourd’hui naître cette évidence : on ne brûle pas au contact d’un Soleil noir. On dépérît. On dépérît, peu à peu, sous les coups qu’il assène dans les fibres de votre amour, les tendons de votre humanité, la plus sincère matière de vos fichues espérances.

Dans les derniers temps de votre histoire commune, à l’instant où vous apprendrez au Soleil noir le probable et prochain décès de votre créatrice, il vous répondra qu’il vous appellera après sa séance de cinéma.

L’inconcevable ne sera qu’une succession sans limite d’inconvenables, jusqu’à cette dernière fois, où le Soleil noir fera tout ce qu’il faut pour que vous ne soyez pas là où vous devriez être, sans contestation possible, c'est-à-dire à ses côtés, pour vivre avec lui l’une des épreuves les plus difficiles de sa vie.

Ce soir là, la douleur sera insoutenable. Vous suffoquerez quand vous rentrerez chez vous. L’angoisse vous envahira si complètement que vous vous mettrez à hurler, dans votre salon, avant de sombrer en pleine crise de rage. Vous jetterez à terre tout ce qu’il sera possible d’attraper de vos deux mains.

Quand la violence se sera atténuée, vous laisserez les sanglots prendre la relève. Vous trouverez un peu d’apaisement en écrivant au Soleil noir un dernier message de paix et d’amour. Ce seront les derniers mots que vous ne lui écrirez jamais.

Votre détresse sera si grande, que la jeune femme, votre seule amie ici, viendra à votre secours. Elle tuera un animal sur la route en roulant trop vite. Vous irez la chercher ; elle sera en pleurs, elle aussi. Tous les deux en état de choc, vous vous endormirez en amis, en vous tenant la main.

Quelques heures plus tard, vous vous réveillerez en amants. En vous faisant l’amour dans la douce lueur du jour naissant, la jeune femme vous soustraira un tant soi peu à ce dernier Mal.

Ce sera effectivement le dernier Mal, parce que peu après cette étreinte, buvant votre café, fumant votre première cigarette de la journée, vous regarderez au dehors le faible vent passer à travers les branches des arbres avoisinants.

Vous verserez encore, très doucement,  toutes les larmes de cet Amour si souvent malmené. Vous comprendrez, dans la quiétude matinale, que cette fois-là sera la dernière de toutes. Vous ne laisserez plus le Soleil noir vous atteindre.

Le Soleil noir vous donnera de ses nouvelles, quelques jours plus tard. Vous serez serein lorsque vous découvrirez son mail. Vous le lirez calmement. Vous serez heureux d’apprendre que tout s’est bien passé.
Vous déplacerez le mail dans le dossier que vous aviez créé lorsque vous aviez retrouvé le Soleil noir, à peine plus d’un an auparavant, quand vous pensiez de toute votre âme que s’écrirait ici la plus grande histoire d’amour de votre vie.

Vous serez à votre travail. Vous ne pourrez plus tout à fait poursuivre les taches du jour. A cet instant, vous saurez pourtant l’essentiel. Seront inscrits en vous la force et la conviction de ne pas donner suite à ce courriel. Vous reprendrez, sans trop frémir, avec le plus de vaillance possible, le cours de votre vie.

Tout cela est dit maintenant. Il demeure une dernière question, la plus importante de toutes : regrettez-vous d’avoir par deux fois donné votre vie à un Soleil noir ?

Vous ne pourriez pas donné une réponse aussi nette et aussi tranchée qu'un "Pas une seconde, en aucun cas".  Ce ne serait pas la vérité. Ce que l'on perd est aussi ce que l'on devient.

Pourtant, tel un jour sans fin, vous referiez exactement les mêmes choix. Vous avez obtenu les réponses que vous deviez. Elles ne sont bien sûr pas celles que vous imaginiez, doux euphémisme. Mais vous les avez obtenues, quel qu’en fut le prix, en cet océan de larmes versées.

Vous ne regrettez rien, absolument rien. Car deux réponses majeures se détachent de toutes les autres.

La première, toute simple, doit permettre un peu plus d’humilité pour les tours prochains : le cœur se trompe. Le cœur peut même se tromper deux fois, entièrement.

Et il ne faut surtout pas lui en vouloir pour ça. Le cœur est fait pour aimer, voilà tout. Et l’Amour est une chose immense. Alors nous aimerons, encore et encore, puis à l’heure où nous partirons, nous serons remplis de tout cet amour, les belles histoires, les grands chagrins, la force infinie qui peut jaillir de ses unions, les douleurs écarlates que font naître ses inévitables naufrages.

La deuxième de ces réponses n’est qu’un ticket inattendu, ce qu’on appellera simplement, sans aucune prétention, une bonne surprise. Ce ticket se concrétise en un seul mot, une grande idée, une des plus nobles aspirations de l’être humain : la liberté.

Vous le reconnaissez, c’est un bien grand mot. Pourtant, c’est le seul qui vous vienne à l’esprit.

Car une part de vous était restée là-bas, emprisonnée. En cherchant au fond de vous le  fragment de cette vérité qui vous a fait, vous risquiez même de l’y laisser éternellement. Elle y demeurait bien depuis plus de 10 ans.

Si, pour conclure, vous deviez vous adresser une dernière fois au Soleil noir, voilà certainement ce que vous lui diriez :

La vérité, Soleil noir, est toute simple : j’ai mis plus d’une décennie à me libérer de Rivières des Prairies, ce cachot dans lequel tu avais emprisonné ma part sacrée, l’absolu amour que je t’ai donné, que tu auras finalement foulé aux pieds par deux fois. Voilà, aujourd’hui, je suis sorti. Je suis enfin sorti.

J’ai encore un peu de colère mais elle s’en ira, elle-aussi. Pour la première fois de ma vie, à presque quarante ans, je vois suffisamment clair pour savoir quel véritable chemin je veux maintenant parcourir de mes propres pas, dans la conviction acquise d’avoir trouvé quelque chose qui me ressemble.

Pourquoi ?

Parce qu’en allant chercher tout au fond de moi la force de te quitter, toi que j’ai tant aimé, Soleil noir, j’ai finalement trouvé la force de m’accomplir. Je n’ai plus peur en vérité. De ce que je suis, dans mes excès et mes passions, dans ma volonté inaltérable de guerrier branquignole. Je continuerai ainsi d’aller là où les réponses m’attendent, quel qu’en soit le prix.

Je me tromperai encore, plutôt deux fois qu’une. J’aimerai de nouveau, puisque mon cœur est fait pour ça. Je poursuivrai toujours la Ligne, là où réside ce vent inatteignable, là où naissent puis meurent les grands rêves, qu’ils soient ceux des hommes de bien ou, plus humblement, ceux de tous les autres et dont je fais partie.

Tout comme il y a dix ans, plus encore aujourd’hui, je sais que je te porterai longtemps en moi, une marque interne indélébile. Notre histoire a simplement façonné ma vie ; elle est une part de ce que je suis devenu.  Aussi, lorsque le temps sera venu, je la raconterai à mon fils.

Je finirai par ne plus t’aimer et, peut-être, sait-on jamais, par te remercier. Car en m’amenant par deux fois au-delà de moi-même, de ce que j’étais, tu m’auras finalement fait naître, Soleil noir.

Viendra enfin un matin où je ne verrai plus ton visage. Je verrai simplement l’aube pour ce qu’elle n’a jamais cessé d’être, une nouvelle respiration du Monde, de laquelle jaillira la promesse tout à fait certaine qu’un autre temps viendra encore après lui, un temps où, au bout du compte, Soleil noir, de tout ça je n’en aurai plus rien à faire.



lundi 26 août 2013

POINTE IMSOUANE


Jeudi 22 août, 02h40. Les terrasses de l’Auberge Tasra, Imsouane, Maroc.


Imaginer, ce n’est parfois qu’un nom. Un voyage.

Etendre une part de soi, en apprenant une part de l’autre.

Tu arrives et finalement tu ne sais rien de ce qui t’attend. Ce que tu perds dans la  péripétie, tu le gagnes parfois dans l’aventure.

Il n’y a pas de malaise. Si tu ne défais jamais ta valise, elle t’emmènera bien là où elle le souhaite.

Sais-tu plus que tu n’as jamais su ? Ou ta plus grande capacité à apprendre est de reconnaître plus humblement ton ignorance ?

J’ai pris combien, j’ai appris quoi ?

On n’a pas idée.

On désire vivre et, le plus simplement du monde, se réaliser dans ce que l’on est, non dans ce que l’on aurait dû être.

Je suis cette volonté ; il n’est pas un seul mot pour le silence d’une chanson évanouie.

Ne sois jamais à fleur de peau. Sois sincère jusque dans l’atome.

Je vois. Je m’incline. Je remercie. Etre père de cet enfant est le don d’une vie.

Cette nuit, sur la terrasse de Tasra, les fruits des hommes ont envahi notre alcôve.

Guider le lâcher-prise, nourrir les effleurements des âmes, des peaux.

L’interaction.

Inoubliable Maroc… 


vendredi 19 juillet 2013

La conscience égarée de Jacques




Je suis la conscience égarée de Jacques. Son ventre mou.

Celui qui tire sur Jacques, à ne percevoir de lui qu’un sourire assassin d’homme sûr de sa condition.

Je méconnais la métaphysique de Jacques ; je suis son idiome fantomatique.

Je reconnais la métamorphose de Jacques ; je me cache derrière son reflet.

J’ai entendu parler du miracle de Jacques : loin au delà de ses propres gestes et actes, est une petite fille qui le regardait avec attention et convoitise. Qu’aurait dû être le mot de l’enfance ? Pour qui existe t-on ? Pourquoi doit-on se battre ?

Dans les rumeurs alentours que Jacques a conçues, il m’a semblé que le bonheur se faisait parfois une place. Se peut-il que la rumeur de Jacques dise vrai ?

Qui accroche à notre cou la seule médaille véritable ?

Jacques doit être heureux à ne savoir que le nécessaire ; essentiellement parce que le nécessaire de Jacques ne se partage sans aucune frivolité, aucune accoutumance.

Il est temps d’armer les purs de couteaux bons à trancher la part de l’esprit vicié, celle qui ne veut pas comprendre qu’il est moins dangereux de vivre que de chercher sans cesse le sens de l’existence.

J’arpente la route cabossée que Jacques n’a pas su prendre, bordée par les nénuphars de l’enfer, menacée par une vertu se réclamant du précipice.

On dirait que Jacques se fiche un peu de moi. Mais celui qui connaît Jacques n’ignore rien de sa mécanique interne, un altruisme excluant toute probité.

Il n’existe pas de dialogue entre Jacques et moi. Nos regards se croisent, une fois la nuit tombée, lorsque l’un s’endort et l’autre s’éveille, relais passé entre un fauve et une  vipère.

Qui prend la nuit ? Qui voudra du jour ? Deux questions qui s’évanouissent à chaque fois, sans ne produire aucun son.

Je parcours maintenant les rêves de la nuit qui s’efface. J’y relis les mêmes chapitres, que Jacques a seulement écrits autrement. Je demande à la lueur du jour si elle voudra bien m’en affranchir. Bienveillante, foi incontestable, elle répond :

- Oui, jusqu’à la nuit prochaine.

Je regarde le Ciel, la leçon que nous donne le Monde chaque jour.  Je frémis un peu. J’ai envie d’une cigarette.

L’écho. Les tempes. Le feu.

Je reconnais la Ligne, par delà la première lueur.  Je la ressens au fond de moi.

Ce n’est pas si mal.


vendredi 21 juin 2013

ZEITGEIST - 1/7ème – Les mots


Ce texte n’est pas libre de droit.
Il a fait l’objet d’un dépôt à la SACEM, 
Société des Auteurs Compositeurs et Editeurs de Musique.


ZEITGEIST


Merci de m’avoir donné la vue.
Et merci de m’avoir rendu aveugle, pour que je voie mieux encore.
Chant guerrier. Echolab – Higth Tone.


1/7ème  – Les mots

Tu as bientôt quarante ans. Tu fais le grand saut dans quelques mois.

Tu aimes les mots. Tu aimes les mots et la musique depuis toujours. Aussi loin que tu te souviennes, les deux sont indissociables dans le parcours qui te fait.

Tu ne peux pas situer exactement quand cela commence. Ni pourquoi. Cela commence, simplement. Et ne cessera jamais.


Si nous engageons par les mots, tu peux d’abord parler de toutes ces bandes-dessinées. Tu adores inconditionnellement Cornelius et Blutch, les  deux héros des Tuniques bleus. C’est dans les petites bulles que l’on apprend à aimer les histoires.

Les premiers livres, les premiers marqueurs, tu les lis avec passion, dans ta chambre, à Kourou, dans la maison des Amaryllis. Tu entends l’Atlantique guyanais respirer lorsque tu laisses la fenêtre ouverte. La clim fait le reste, le reste du temps.

Que ma joie demeure, de Jean Giono. Quelle était verte ma vallée, de Graham Greene. Marcel Pagnol, bien sûr. Une saison blanche et sèche, d’André Brink. Puis des livres plus ardus, assez vite, tirés de la bibliothèque de tes parents. L’un d’entre eux, Cellule 2455, de Caryl Chessman, te marque plus que les autres.

La vie d’un homme avant la mise à mort, dans le couloir du même nom. Un livre que tu n’oublieras jamais. Il t’emmènera indéniablement vers la littérature américaine contemporaine. Du maitre Léviathan, de Paul Auster, jusqu’à la poésie vitriol de Charles Bukowski, dont tu penses avec sincérité lire jusqu’au dernier des mots. Son ragoût du septuagénaire, les contes de sa folie ordinaire, ceux peut-être qui te toucheront le plus. Tant de poésie pour un seul homme !

Bukowski appellera John Fante, la sincérité de son chien stupide, le miracle désincarné de Demande à la poussière. La Trilogie des Confins, de Cormac McCarthy. Existe-t-il une plus belle littérature que celle-ci ? Tu collectionnes aussi les auteurs. De lui, tu liras tout.

Revenons à la littérature française, avec le Voyage au bout de la nuit, de Louis Ferdinand Céline. Tu lis ce livre sur le tard. Tu écris depuis longtemps. Avant de lire ce livre, tu ne sais pas qu’on peut faire ça avec les mots. Tu l’ignores. C’est une claque monumentale dans ta vie de lecteur.  

Tu ne cesseras jamais de lire. Tu as récemment partagé, sur ton réseau social, une très belle photo d’un livre empoussiéré, libéré par une paire de mains. Cela disait : ouvre un livre, c’est lui qui t’ouvrira.

Tout est dit. La voix interne est magique. Il faut la faire parler. Toujours.

Qu’en est-il de l’écriture ?

Tu peux avoir envie de parler de beaucoup de choses lorsque tu écris. Avant tout, en toute logique, de ce qui t’a simplement touché, dans le bien comme dans le mal, ou plus durablement réalisé, en prenant une part de toi que tu ne pourras plus reconquérir, en te donnant un fragment d’un sacré dont tu n’imaginais même pas qu’il puisse exister. Tu voudras parler de ce qui t’a blessé, détruit, émerveillé, changé à tout jamais.

Cela doit vouloir dire que vivre n’est pas une leçon facile. Qu’apprendre à accepter ce que nous sommes n’a rien d’un exercice aisé, tous funambules, arpentant les écumes sur les fils des vies que nous avons nous-mêmes façonnées.

L’écriture débute vraiment en quatrième, avec madame Piétri, au collège de Kourou.  Elle sème la première graine. Elle lit tes rédactions à toute la classe, peut-être une fois sur deux. Elle aime tes histoires. Elle les lit à tous les autres élèves. Tu es minuscule, complexé. Tu portes des lunettes. Mais ta prof de français te lit. Tu as ça pour toi.

De toute ta scolarité, personne ne te renverra jamais quelque chose d’aussi beau, y compris durant tes six années universitaires. Les mots sont intimes. Ils sont le profond de nous. Madame Piétri a peut-être deviné que tu aimeras raconter des histoires.

Elle te fait un merveilleux cadeau. Elle non plus, tu ne l’oublieras pas. Tu entendras longtemps le son de sa voix, le ton qu’elle emploie lorsqu’elle te lit, la chanson de son accent du sud qui perce de tes petits mots d’ado, l’air si épais de vos classes équatoriales.

Tu écris ton premier récit à vingt et ans, petit homme aux cheveux longs, qui raconte ton premier chagrin d’amour, une peine méritée. Tu trahis un ami pour cette fille, seulement quelques mois plus tôt.

Tu t’emportes, te laisses séduire par un sourire d’ange, des atours physiques indéniables.  Une attirance réciproque immédiate nait, à l’instant même où vous vous apercevez sur le quai de la gare d’Arcachon. Tu viens en vacances en couple. Estelle repart avant toi.  

Tu penseras encore longtemps à cette trahison, ta seule à ce jour en amitié, et à ce long coup de fil donné à l’homme que tu viens de trahir. Tu lui demanderas pardon. Il aura tellement mal, qu’il lui faudra six longues années pour te reparler.  

Parmi tous les mauvais choix que tu feras au cours de ta vie, il sera sans doute ton seul vrai regret : sacrifier une vieille amitié pour une romance longue d’à peine six mois.

Il y a des filles comme ça. Elle te quitte par lettre, une dizaine de lignes, qui arrive le jour même où elle doit te rejoindre, le temps d’un week-end. Fou amoureux, tu découvres sans ne rien comprendre, sans ne pouvoir y croire, une suite de mots annonçant la rupture. Elle te brise net. Ta mère va immédiatement t’acheter une cartouche de Lucky Strike.

L’écriture devient un exutoire, pendant plusieurs mois, presque tous les jours. Des diatribes, des envolées lyriques. Les espoirs d’un jour, toujours rattrapés par les obscurités, tes nuits devenues blanches, dans les incessantes fumées de cigarettes.

L’été 1996 se profile, alors que la douleur a bien du mal à s’estomper. Mais c’est le temps béni des vacances et du retour tant attendu chez toi, en Guyane. Tu pars sans avoir totalement validé ta licence, qu’il faudra obtenir aux rattrapages de septembre. Cela ne t’empêchera pas de faire beaucoup de conneries cet été là.

Durant ces deux mois, à Kourou, tu écris tes premières nouvelles, délaissant enfin les peines trop répétitives du récit du petit homme aux cheveux longs. Ton père n’habite plus les Amaryllis, mais au bord du lac, près du Glacier, à l’entrée de Monnerville. Il y a une grande terrasse, de l’air, des moustiques. Tu aimes bien. Mais ça pince furtivement le cœur, en l’évocation sous-jacente d’un quelque chose de ton histoire qui ne reviendra plus. 

Il n’existe pas de recette toute faite lorsque l’on a mal au ventre. La rage se transforme en excès, en ivresse. Tu fais la fête, rentres à pas d’heure, grisé, la plupart du temps. Le matin, au lieu de réviser tes cours de biochimie, les plus barbants que l’on puisse imaginer, tu regardes les JO de Marie-Jo et tu écris. Dans la mollesse d’un été sans amour, tu fais naître Sam, un jeune paumé héroïnomane, errant dans les rues.

Tu écris aussi les trois dernières briques, une inversion des rôles : à la fin de ses études, un fils abandonne sa famille. Il s’expatrie. Durant des années, il ne se soucie plus guère des siens. Il ne revient qu’à l’heure où son père s’en va. Sur son lit d’hôpital, ce dernier lui donne un héritage verbal si fort, que le fils, suffocant, doit détourner les yeux. Il regarde sa mère et, dans ses yeux à elle, voit finalement mourir le patriarche.

Lorsque tu fais lire ce texte à ton père, il te regarde un peu bizarrement, puis lâche d’une voix feutrée :

- Il me plaît ton texte, même s’il est un peu étrange. Pourquoi voulais-tu que je le lise ?

Tu ne lui réponds pas. L’été s’écoule en pente douce. Tu obtiens ton permis de conduire. Tu continues à faire la fête, à boire ; la bête ne se noie pas si facilement. Le temps est compté, il est une douce accélération vers un inévitable retour.

La dernière soirée, Xavier et toi jouez jusque tard au foot américain, sur les terrains de la Cocoteraie. Tu lui envoies des missiles ; les déracinés. L’Atlantique, derrière toi, n’est plus qu’une aventure opaque, sans nom.

Tu reviens à Limoges, alors que la ville est déjà engloutie par les pâles et grises lueurs de septembre. Tu détestes les automnes métropolitains.

Ton deuxième recueil, petits épisodes avec soi-même, voit le jour entre 1998 et 1999. Il matérialise la transition entre la vie universitaire, finalement si parfaite, et le monde du travail, une énigme qu’il faudra bien résoudre. Il deviendra aussi l’incarnation des choix amoureux que tu feras, dans tes maladresses habituelles.

Beaucoup de poésies, beaucoup de questions. Quelques bons textes. La chanson silencieuse, ta première récurrence en écriture, prend vie au cours de ce deuxième cheminement.

Tu écris ton premier conte à la même époque, en narrant la rencontre fatale de deux êtres d’exception : Nathan, un homme de bien, et Adréback, le dernier des dragons. L’idée de ce récit est venue d’une citation de Borgès que tu aimes beaucoup : il y a quelque chose de plus terrible et de plus merveilleux que d’être dévoré par un dragon, c’est d’être un dragon. Il y a quelque chose de plus étrange que d’être un dragon, c’est d’être un homme.

Lorsque tu fais la lecture d’Adréback à Claire, la magnifique, ton récit est un peu maladroit. Mais elle est touchée, et son sourire est merveilleux lorsqu’elle t’embrasse.

Tes choix, ton premier job, t’amènent à quitter Limoges au début du mois de juin 1999. Tu laisses une ville que tu n’as pas aimée, ton père, revenu chez toi tenter l’impossible, ta maman. Tout. Tu coupes tes cheveux, que tu as laissés pousser pendant sept ans. Tu écriras une belle lettre bien stupide à Claire, pour lui apprendre que votre histoire est terminée, elle aussi. 

Le 13 septembre de la même année, tu t’installes à Toulouse, rue des Lois, avec Mathilde, que tu viens de retrouver. Votre histoire ne marchera pas. Tu continues à écrire, tes pensées,  des nouvelles, des chroniques : attentat, ou comment un état transitoire peut conduire au passage à l’acte terroriste, la juste combinaison, cool police, Buko… Fragments et extraits de tes imperfections, tu cherches en eux des réponses à des questions que tu ne parviens même pas à formuler.

Puis ta vie bascule.

Tu vis, coup sur coup, les deux pires expériences de ton existence. En 2001, la sclérose en plaques de ton frère est diagnostiquée. En 2002,…

Tu écris à cette époque comme jamais, ta survie. Un livre surgit de ces ténèbres : le Supplice de Dieu. Trois cents feuillets. Tu n’iras pas au bout. Tu te perdras de bien d’autres manières.

Les années noires prennent fin en 2006, avec ce premier voyage en Corse, début mai, que tu entreprends en camion avec Much et Virginie. Le printemps resplendit et ses lumières confèrent à Bonifacio des atours de grande dame.

Vous devinez la Sardaigne en face de vous, depuis les forts et les canons. Instants de grande amitié, de paysages farouches, tu découvres, sur les marchés fleuris, le saucisson d’âne et l’amour des olives.

Tu prends ensuite la route du Portugal, avec Denis et David, vivre avec eux le premier trip surf de ta vie. Dix jours inoubliables, où vous découvrez la baie d’Arrifana, un bon deux mètres ce jour-là, et puis enfin Beliche, la dernière plage à l’extrême sud-ouest du continent européen, la plus belle vague que tu n’aies jamais surfée.

Comme une bonne surprise, vient enfin ce temps où tu ne cours plus après de vieilles chimères. Tu retournes au Portugal dans les grandes chaleurs du mois d’août, avec toute la bande des Psytawa, pour l’édition du Boom Festival, qui réunira plus de 40 000 tranceux, venus de toute l’Europe, du monde entier.  

Tu rencontres Marjorie là-bas. A l’instant où elle pose la tête sur tes genoux, ton cœur se met à battre la chamade. Ton cœur ne bat plus depuis quatre ans. Sophie et Ivan sont en face de toi lorsque cela se produit. Tu devines, dans leurs regards, la joie et la surprise qu’ils ressentent à te voir pareillement frémir. C’est la première fois depuis qu’ils te connaissent.

Vous vous aimez très vite, très fort. Vous vivez une vraie romance. Elle quitte tout pour te rejoindre, un an plus tard. En te donnant des responsabilités d’adulte, beaucoup d’amour, et puis enfin un fils, ce que tu as réalisé de mieux dans ta vie, elle fait de toi un homme accompli. Tout n’est pas rose. Mais enfin. Le ventre mou de l’âme s’est endormi. Les écrits s’estompent avec le temps.

Ton père meurt le 27 mai 2010.

Le 30 juin 2011, alors que tu assistes à Paris, avec Alex, à la représentation inoubliable de The Wall, jouée par un Roger Waters en très grande forme, ta mère effleure la mort elle-aussi.

Tu as vu la mort un an auparavant, en Guyane, dans la froide commissure ensanglantée des lèvres de ton père, fermées à tout jamais. Tu la revois dans les yeux de ta mère, une infinie terreur, ce premier juillet, lorsque tu la retrouves sur son lit d’hôpital. Elle frôle les abimes. Elle ne s’y laisse pas tomber.

En août, vous partez en Crète avec Marjorie et Ethan, qui galope déjà un peu partout. Vous avez besoin de souffler. Vous passez une merveilleuse semaine de vacances.  La mer de Lybie scintille. Ethan saute dans la piscine sans vous prévenir. Vous avez peur puis vous riez, avec les autres vacanciers, des exploits du petit casse-cou. Tout est calme.

Tout est calme, sauf en toi. Tu écris Matala. D’autres textes suivront bientôt, dont Amaryllis, une évocation du Kourou de ton adolescence. Tu crées ton blog d’écriture en septembre, une première, un cap à franchir : être lu.

La bête s’est réveillée. Elle a repris vie, au fond de ton ventre. Il va falloir la nourrir maintenant, l’alimenter, coûte que coûte.

En quelques mois à peine, tu fais basculer ta propre vie une seconde fois. Tout ce que tu as bâti durant dix ans, tout ce qui compte vraiment, tu le balayes. Tu le balayes d’un simple revers de la main. Un oui, plutôt qu’un non.  

Tu as besoin d’une réponse.

Tu l’obtiendras.


A l’heure où tu écris ces lignes, le printemps 2013 s’est oublié dans les pluies interminables. Ces dernières n’ont pas empêché l’éclaircie.

Tu as compris que les incroyables dragons de la vie terrestre ne se domptent pas. Tu as compris, sur la route de ton deuxième trip surf au Portugal, Mike à tes côtés, qu’il ne sert plus à rien de les chevaucher.

Il t’aura fallu presque quarante ans pour le reconnaître, mais tu le sais maintenant. Le dragon, c’est toi.

Tu as tant aimé au cours de ta vie. Tu t’es si souvent trompé, homme de bien. Tu écris depuis tout ce temps, depuis ces premières fois, au collège de Kourou, dans les classes de Madame Piétri, où, de tes simples mots, tu pouvais encore inventer dans tes rêveries toute la suite de l’Histoire.

Tu écris tous les jours aujourd’hui, le plus simplement du monde, simplement parce que tu aimes ça.

Le chemin au devant est une invention, où tout reste encore possible. Il suffit d’ouvrir les yeux, de respirer l’air de la Terre, de ressentir que le monde n’est pas seulement un sang qui hurle. 

Enfin.




2/7ème – La musique 




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A paraître prochainement. 


jeudi 13 juin 2013

ZEITGEIST


Ce texte n’est pas libre de droit.
Il a fait l’objet d’un dépôt à la SACEM, 
Société des Auteurs Compositeurs et Editeurs de Musique.



ZEITGEIST


Merci de m’avoir donné la vue.
Et merci de m’avoir rendu aveugle, pour que je voie mieux encore.
Chant guerrier. Echolab – Higth Tone.


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A paraître prochainement. 





mercredi 29 mai 2013

La Reine Coquelicot




Est-ce que tous les hommes poursuivent de grands rêves ? Ont-ils seulement le choix ?

L’amour est-il le plus grand de tous ? Fait-il de nous des êtres  humains ?

Ceux qui sont morts, ceux qui ont vécu, ceux qui nous ont construits, ne les oublions jamais. Ils sont notre cœur qui bat.

Dans la pâle lueur du nouveau jour, se dessine déjà l’esquisse d’une prochaine rêverie. Il faut ouvrir les yeux, respirer l’air de la Terre, sentir le sang cogner à l’intérieur de soi, la navigation de notre âme. Notre constitution.

Peut-on remplacer un grand rêve par un autre ? Nous avons tous la réponse : nous sommes vivants. Mourir ne suffit pas.

C’est dans le Choix que l’on trouve ce que l’on est.  C’est en Lui donnant corps qu’on le devient vraiment.

Les pages s’endorment, le miracle subsiste.

Le cœur, le souffle et la vertu.

La Ligne, l’espérance de demain.

Au revoir, comme on dirait je t’aime. Dans la caresse des anges, tous ceux qui croient en nous… 

samedi 18 mai 2013

Ephemeris






Alors...

Je suis dans  la rue, un étranger. Des noms résonnent dans ma tête, il fait plus froid au dehors qu'au dedans.

Je suis dans une rue sans nom, des visages s'amusent à défiler avec Fantômas comme chef d'orchestre. Je n’ai pas vu assez de ses films. Il m'en veut, c'est sûr. Alors à la fontaine des horreurs, je vais boire un peu d'eau colorée de bleu ; sans doute est-ce la couleur adéquate.

Je vais voir si j'y suis pas et j'y suis pas. Alors je rentre chez moi boire un peu d'eau verte, là dans le frigo des aliments frais ; ne sont plus que les hypermarchés qui comptent. Au bout d'un moment, je vais voir dans la glace si l'espion y demeure toujours et il y demeure toujours. Je laisse l'espion en me demandant s'il pense comme moi à propos de lui : y sera t-il encore la prochaine fois ?

Cette pensée me réconforte, alors je retourne dans les rues qui ne portent ni nom, ni emblème, seulement les gens qui marchent dessus. C'est une belle histoire, j’me dis, en voyant que l'amour peut être aussi introuvable que le béton prolifère partout. De là, naîtra peut-être un cauchemar moins pénible que le précédent.

J'étais nu, seul, au milieu d'une troupe d'artistes. Se trouvaient là un trapéziste et des jongleurs, une belle femme – car même dans les cauchemars j’ai besoin d’un peu de beau - un ours blanc roi de l’animalité,  ainsi qu’un magicien avec des jeux de cartes innombrables qui exécutait des tours assez fantastiques mais dont la mémoire n’a pas le droit de se souvenir.

S’exerçait également un lanceur de couteaux qui visait au mieux le mauvais coeur qui réside en chacun d'entre nous. Celui-ci était merveilleux et en noir et blanc et il imposait le Droit sous la voûte des cieux humains car il ne craignait jamais de rater le Mal. Des danseuses d’Eros dansaient si lancinement qu'elles réinventaient l’hypnose dans leur mouvance. On aurait dit qu’elles voulaient atteindre elles aussi la voûte de leur grâce avec leurs talons en aiguilles d'or, car briller fait aussi partie d’un rêve, même s’il est cauchemardesque.

Etaient finalement présents un nombre impressionnant d'acrobates mais eux, ils avaient un air menaçant de gangsters et puis surtout, ils rebondissaient dans tous les coins et en tous sens, sans s'occuper de la gravité ou d'autres problèmes du même genre – et on ne pouvait pas leur en vouloir.

Sauf moi.

Parce que j'étais nu et que je ne faisais aucun tour. Je n'étais ni beau, ni en noir et blanc, ni rebondi, ni en plastic souple, ni touché par la grâce ou la sensualité, ni en nombre en fait. Je n'avais pour moi que mes yeux grand ouverts et ces derniers, loin de pouvoir cacher mon sexe peureux et atrophié, ne dissimulaient pas non plus mon grand trouble, du fait de me retrouver dans ce monde d’hyperboles, sans aucun autre artifice qu’une irascible envie d’y échapper, comme on veut parfois et à tout prix ne pas faire partie d’un Tout.

Mais il fallait que le show go on, bien que je fusse encore sous le joug d’être la seule conscience narrative fréquentable de ce songe. Les premiers changements advinrent ainsi et l’obscurité cerna en un instant ce soleil fou et brutal qui faisait la lumière plus belle qu'une simple lampe même très puissante l'aurait faite –  il ne s'agit pas de prendre partie mais quand même.

Cette pénombre nouvelle fit de ces êtres des êtres encore plus beaux et magiques qu'ils ne l'étaient déjà dans la respiration des âmes endormies, car je les voyais moins clairement, une devinette, et je sentais leurs souffles à tous, discrets, doux et fugacement envahis de certitudes intemporelles.

Leurs mouvements semblèrent suspendus aux invisibles fils d’un poème de troubadour ; on désirait tellement la cueillir cette beauté insufflée des anges et qui coulait dans leurs veines  d’alcôves de pacotille, que je me sentis légèrement mieux, car discrètement oublié et sensiblement moins visible, mais toujours aussi nu et malgré tout, pas encore au bout de tous mes rêves.

Cependant, bien trop vite à mon goût et sans que je n’y fis nullement préparé une fois encore,  les choses comme on dit prirent soudainement une autre tournure : ce premier mouvement de soleil et de découvertes laissa place à un second, qui me parût très impatient et aussi désinvolte qu'inévitable, la tempête venant déchirer les chaleurs estivales en un immense craquement d’air.

C’est ainsi qu’un projecteur braqua horriblement sur moi une lumière abominable de robustesse. Le prodigieux effet de mise en garde était d’autant plus convaincant que tous les mouvements et les souffles s’évaporèrent au même instant dans le mystère et l’immobilisme.

Je restai totalement interdit, oubliant même la nudité de ma condition, d’ailleurs toutes les autres conditions avec elle. Que pouvais-je bien faire ? Que pouvais-je espérer ? Existait-il seulement l'ombre d'une solution ou d’une échappatoire ?

L’évidence n’était qu’un Non majuscule, un de plus : mon rêve ne me laisserait pas filer aussi facilement. Aucune chance.

Alors je pensai très fort à la dernière étreinte. Cela avait été pas mal quand même, j’avais besoin de faire la part des choses. Fermant bientôt les yeux, créant le vide partout autour de moi, j’allai chercher dans les recoins profonds de la mémoire l’intimité d’une nuque et les reflets d’un regard qui peut à lui tout seul brûler entièrement l’univers. Je m’imprégnai aussi ardemment que possible de ce tempo qui est une vie à part entière, dans l’exclusivité et la puissance des saccades, dans la vérité des essoufflements et dans la peau, dans la peau qui t’envahit si parfaitement qu’elle en devient la seule mappemonde possible. 

Et bientôt alors je bandai. Incontestablement.

Et cette incontestabilité détruisit immédiatement le projecteur et tout ce qu’il y avait de néfaste dans le rêve. Tous alors, acrobates, danseuses, jongleurs, ours blanc, magicien, trapézistes, m’applaudirent, unanimement satisfaits. Ils m’applaudirent longuement, sans emphase et sans complication exagérée et quand ils eurent fini, ils se dissipèrent dans les brumes claires de l’éphémère certitude selon laquelle je faisais maintenant partie d’eux.  


Quand je me réveillai, j'étais en sueur et aussi soulagé que l’on puisse l'être dans ce genre de moment, quand l'aube s'amuse encore avec la lune cachée au loin et que seuls quelques pigeons font du bordel.

jeudi 16 mai 2013

Jerrican


Je voudrais que tu sois là. A mes côtés. Je t’ai vu verser des larmes ce dimanche. Il m’a semblé que j’aurai dû te prendre dans mes bras et te serrer contre moi. Pour te dire très doucement, en allant chercher l’odeur intime de ta nuque, que je serai avec toi si tu le décidais…

 Trois salves de mots plus tard, rien n’a changé. Sauf ce chiffre au bout des deux mille, qui démontre que le compteur tourne et qu’il nous baise sans doute plus sûrement à chaque nouveau tour. La douleur du monde peut-elle être contenue dans un seul ventre ? Ou faut-il s’affranchir de sa propre peine pour avoir ne serait-ce qu’une infime chance d’en appréhender la contenance universelle ?

Je suis impuissant face à ce défi qui consiste à être. L'amour est quelque part, en fuite. La rédemption elle aussi se dérobe. Peut-être sont-ils tous deux partis en ballade. Une longue promenade, silencieuse et nécessaire, afin que je mesure finalement le poids de leur absence.  Ne soyez pas trop longs !

Il faudrait encore avouer ne plus exister qu'au travers de réminiscences approximatives. Aurai-je encore  le droit d'aimer une fille de 20 ans ? Je pense que non. Mais je suis sûr du contraire...

Elle conduisait la voiture et le temps était gris et pluvieux. J'étais en pleine montée de MDMA. Mais je contenais ses vagues avec une certaine sérénité. Elle, à mes côtés, semblait triste et l'était sans doute vraiment. Son regard si profond ne ravalait que partiellement les larmes, de sorte que je n'avais plus qu'à m'y jeter, avec ma chair inaltérable d’enivré. Elle était ma bien-aimée, sans que je ne lui dise et sans que je ne parvienne toutefois à le lui cacher  entièrement. Comme il fallait être fou pour ne pas crier, ou lui dire un peu plus bas :

- Je me sens aux côtés de la femme qui doit être à mes côtés. A mes côtés en ce jour où tout recommence puisque les chiffres changent, mais où rien n'est neuf.  Car si je faute encore avec la même ardeur, celle d'un effronté un peu futile,  je ne souhaite pourtant pas autre chose qu'une vie certaine, bien bâtie, armée d'une tête conquérante reposant sur des épaules fermes, et doté d'un cœur puissamment capable de battre encore la chamade sans dérailler. Être assoiffé de toi sans souffrir, ma bien-aimée, comme on l'entendrait peut-être dans un conte imaginé pour des adultes consentants. 

Ma bien-aimée, ça sonne un peu cloche. Mais ça sonne. La route a filé comme un mirage et à la station, je n'ai pas réussi à dévisser le bouchon du jerrican d'essence. Elle s'est moquée et a dit :

- Ben Didi, t'es pas dégourdi ! Ou c'est peut-être moi qui aie dit :

- Je ne suis pas dégourdi ! Alors elle m'a montré :

- Tu enfonces et après tu dévisses, enfin quoi !

Alors j'ai versé les dix euros d'essence dans le jerrican et on est reparti.  Et je n'avais pas honte. Parce que je l'aimais dans le silence de la grisaille du nouvel an et que je n'avais pas à rougir de mon incapacité à savoir quoi en faire de cet amour, comme de dévisser ce bouchon d'essence, ou comme de mener ma vie correctement, au bas mot. Trois salves de mots ne suffisent pas à taire les maux. Elle m'a dit hier soir au téléphone :

- Il faut que j'accepte la beauté autour de moi, afin qu'elle ne me fasse plus mal. Les belles choses me rendent pessimistes.

- Oui, j'ai répondu, il faut leur laisser une chance. 

Et il suffisait que je lui dise cela pour qu'au fond de moi mon ventre ne se déchire de nouveau. Ces mots me parlaient, en la résonnance d'un autre moi-même, ancien mais que je n’avais pas pu oublier. Il faut faire confiance à son ventre, quand il ne se réfère pas à l'état présent.

Les mots  se sont tus maintenant. Je suis seul et les bruits sont ceux d'un frigo en bon état de marche. Myriam, qui n'a pas vingt mais trente ans et quelques poussières, ne ronfle plus à côté  de moi. Elle est repartie. Et moi je vais aller dormir et m'agiter.

Elle a passé une nuit ici, pour récupérer et réparer son camion tombé en panne lors de son dernier périple toulousain, une semaine plus tôt. Elle avait alors passé trois nuits chez moi, dont deux dans mon lit. On avait bu des bières et fumé des joints chaque soir, mais on n'avait pas fait l'amour. Ça voulait sans doute dire qu'on était potes.

Une extraterrestre elle aussi. C'est pour ça : les extraterrestres ne se reproduisent pas entre eux. Ils errent tout seul, jusqu'à à la fin des temps, en espérant qu'un autre alien leur ressemblera suffisamment pour accepter de partager la croix.  Mais on ne s'affranchit pas de ça non plus : les autres aliens, ils t'emmènent avec eux aussi loin qu'ils savent le faire, sans autre destination à proposer qu'un très joli nulle part.

C'est Eli qui a tenté de changer le démarreur ce matin. Il s'est fait jeter au matin du 31 décembre, histoire que 2006 ne soit pas gâchée dès le premier jour. Il est bien ce type.  Mais ça non plus, ça n'a jamais rien empêché.

Myriam m'a laissé un beau morceau de foie gras dans le frigo, ainsi que quelques petits bouts de shit et une cigarette en morceaux,  soigneusement déchiquetée afin que je ne puisse la fumer. Mais j'ai quand même fumé le plus grand morceau dès que je suis rentré chez moi et que je l'ai découvert, tout à l'heure.

Elle a également laissé une carte postale pour le Shaman, une photo prise en Chine, d'une scène agraire, où la sérénité et l'harmonie semblent partout, en la moindre parcelle de lumière et dans le reflet des yeux sombres du buffle d'eau et dans ceux aussi des hommes couverts de chapeau de paille. La carte est agrémentée d'un proverbe  chinois qui dit : agir  pour le meilleur, se préparer au pire, prendre ce qui vient. 

Je sais que Myriam a soigneusement choisi cette carte pour que celle-ci s’accorde heureusement à la collection du même type, qui orne l'un des murs du restaurant.  La carte fera plaisir à Ivan, à coup sûr.

Enfin, Myriam m'a laissé un mot sur la table basse du salon. Elle y a écrit des mots gentils qui ne sont pas tout à fait vrais et les conseils d'une grande sœur peut-être au moins aussi paumée que le cadet qu'elle voudrait éclairer.

Mais je n'ai fumé que trois vraies cigarettes aujourd'hui. Cela doit faire au moins trois ans que je n'ai pas fumé aussi peu. Tenter d'arrêter de fumer, ça fait venir les larmes plus facilement. Après avoir arrêté de fumer, de pleurer et d'écrire pour tenter de comprendre pourquoi je pleure, je pourrai toujours me rallumer une clope en prenant la main de ma bien-aimée  à qui je dirai par exemple :

- Tu te rappelles cette fois-là, quand le chiffre au bout des deux mille avait une fois de plus basculé, nous n'étions que deux esquisses alors, comme j'avais été  incapable de dévisser le bouchon du jerrican d'essence ? 

Elle répondrait dans un rire furtif et un ton finement sentencieux :

- T'es pas homme à marier, ça c'est sûr ! Et puis de m'embrasser comme ça, en prenant ma lèvre supérieure entre les deux siennes, avant d'ajouter :

- Mais c'est pour ça que je t'aime, mon amour !

Alors elle plisserait un peu les yeux, dans l’exacte maîtrise de ce qu'elle chercherait à produire, à m'envoyer comme ça dans l'estomac toute l’irrésistible lumière de son regard pourpre et, comme ils savent si bien le faire parfois dans les films, m’annoncer ainsi sans un mot de plus la fin des époques où l’on a mal au ventre.