vendredi 27 janvier 2012

Rochambeau



Nous sommes le 18 juillet 1984. Pour la première fois de ta vie, tu traverses l’océan Atlantique. Aujourd’hui, tu as exactement dix ans et demi. Assis à tes côtés, dans l’avion rugissant, est ton frère. C’est comme si la chanson que vous écriviez tous les deux depuis le début n’avait qu’un seul et même refrain : ce qu’il y à vivre, vous le vivez ensemble.

A cet instant, vous êtes très haut dans le ciel. La lumière de ce ciel là, vous ne l’oublierez jamais. Elle est écarlate, et elle écartèle tout. Elle a la couleur d’une aventure incroyable. La France, la Métropole, comme vous apprendrez bientôt à la nommer, est déjà loin derrière vous. Elle n’est déjà plus qu’un mirage qui va bientôt cesser d’exister.

De cette contrée pourtant, et malgré votre jeune âge, vous en connaissez déjà des paysages et des ambiances. Vous êtes nés à Paris. Toi, puisque tu es le plus jeune, tu te souviens seulement un peu de cet immense appartement, boulevard de Montmorency, dans le 16ème arrondissement. C’est le Paris des riches, où vivent les enfants qui peuvent faire du vélo dans un couloir interminable qui longe de part en part le luxueux logement, et qui sépare deux mondes. Les adultes d’un côté, les quatre enfants de l’autre. Ici, la dissonance n’existe pas. Tu es trop petit pour te souvenir que Papa n’est pas très souvent là et que Maman a des domestiques pour exécuter les tâches qu’à juste titre, ou juste condition, elle ne réalise guère. Des gens vous gardent et vous lavent, des gens font la cuisine, des gens font le ménage. Tout est sûrement parfait.

De Paris, tu te rappelles également quelques trajets en voiture, avec maman qui conduit. Et en arrière de ces scènes quelques peu désincarnées, les grandes bâtisses parisiennes et peut-être, en point d’orgue, l’Arc de Triomphe. Tu te souviens enfin de la chambre immense et des deux lits superposés qui se font face, le premier que tu partages avec ton frère et le second, occupé par tes deux sœurs et dans lesquels, certainement, vous vous adonnez ensemble à quelques jeux un peu coquins.

Cette ville là, tu la quittes vite. Tu as quatre ans. Ton frère et sa sœur jumelle en ont six et l’ainée est âgée de neuf ans. Vous quittez ce premier royaume pour en découvrir un second, plus vaste et merveilleux encore, incomparable, et dont vous gardez tous en vous bien plus, bien plus que les fugaces traces d’un monde urbain qui, de toute façon, n’est pas fait pour vous.

Le château de Dieuzie vous accueille, vous les tendres gamins, yeux écarquillés. Le château de Dieuzie, du haut de tes quatre ans à peine passés, est simplement quelque chose d’inimaginable. C’est ta nouvelle demeure, une bâtisse de trois étages et de quarante pièces. C’est une ile de neuf hectares, terre à la richesse et aux recoins incalculables, écuries royales et belvédère, cernée par les deux bras du Louet, qui plus tard vient se jeter dans la Loire. Dieuzie fut un château fort, bâti au XVIème siècle par un Sénéchal d’Angers, détruit par les anglais durant la Guerre de Cent Ans, avant d’être entièrement reconstruit au XVIIIème. A son apogée, Dieuzie fut même l’une des propriétés secondaires des rois de France.

Ce jour là, alors que l’Histoire s’est endormie au fil des âges et que tu ne sais rien d’Elle, un jardinier et sa femme vous accueillent, vous, les frais châtelains de Rochefort-sur-Loire, suivis de près par de nouveaux serviteurs, rassemblés sur l’esplanade démesurée, promontoire magnifique qui domine une pelouse qui deviendra bientôt le plus beau stade de foot du monde. Tous ces gens ne te connaissent pas encore. Tu ne les connais pas non plus. Tu restes un peu en retrait, derrière maman. Ils doivent espérer ne pas être tombés sur des peaux de vache. Mais pour toi, bien que tu te souviennes parfaitement de Diallo le cuisinier, un beau black à l’allure des grands hommes, aucun d’eux n’existe encore. Ce ne sont que des statues qui bougent vaguement, qui te saluent, mais qui s’effacent totalement devant la majesté neuve et presque hallucinatoire de ce nouveau chez toi. Comment ton père finance un tel achat ? La question ne se pose pas. La réponse se vit intégralement, tout de suite, sans même avoir besoin d’être prononcée. Tous les quatre, vous pénétrez un monde magique et il vous pénètre plus sûrement encore. Vous lui appartenez immédiatement.

Quatre années s’écoulent, emplies de simples miracles privilégiés, les ballades et les jeux d’été sans fin, les vipères vibrionnantes, les chevaux de ta mère et Paramaïbo, le majestueux étalon noir un peu inquiétant. C’est aussi le temps d’orages démesurés qui mettent à terre les arbres monumentaux que l’on pensait immortels, accompagnés de coups de tonnerre terrifiants, qui vous font vous réfugier dans le lit de maman, tous les quatre, sans omission.

- Il est où papa, maman ? Demandes-tu, tandis que la réponse est déjà connue depuis longtemps : 

- Vous savez bien qu’il est à Paris pour son travail, mes chéris. Ça va aller les enfants, on n’a rien à craindre.»

Un véritable miracle se produit même, ce jour mémorable où Isabelle, ta sœur cadette, en se laissant glisser sur la rambarde de l’escalier entre le premier et le deuxième étage, bascule dans le vide juste devant toi et fait une chute de six ou sept mètres. Le temps s’arrête, le temps que tu figes la scène dans le cristal inaltérable de la mémoire, avant qu’elle ne vienne se fracasser la tête la première sur l’angle de la première marche en marbre, tout en bas, et qu’elle se relève aussitôt, sans même un bleu, seulement rougie par la honte et ce sang qui cogne les tempes, accéléré. Elle lance alors vers nous un merveilleux regard, la fratrie interdite et médusée, et nous dit, aussi consciente que possible de ce qu’il vient de se produire : 

- Ça va, j’ai rien, je vous promets…   

La vie a besoin de quatre années avant que ne se produise la première déchirure, le premier traumatisme. Ton père perd tout, brutalement. Si brutalement que cela doit être la règle dans le monde des hommes : on n’épargne pas même les rêves que font les gosses de celui que l’on met à terre. Dans les yeux que tu portes sur lui, rien pourtant ne disparaît. Ton amour, celui de la fratrie, tout reste intact. Le jour du départ, le jardinier pleure, en se retournant vers sa maison, les deux mains dans les poches d’un pantalon sali seulement par la terre qu’il cultivera bientôt pour un autre.

-  C’est pas possible, dit-il, c’est pas possible ce qui arrive… 

Oui, le vieux jardinier et ton père, bien qu’ils se soient souvent copieusement engueulés, sont devenus amis. Cela ne pouvait pas être autrement. Tu l’entends encore, le jardinier, de sa voix rocailleuse et tendre :

- Vot’ père, c’parisien qui passe ces week-ends à faire des confitures pour vous les gosses, nom de dieu ! Il n’peut pas être mauvais, M’sieur ! » Le jardinier a raison, il n’est pas mauvais ton père, il est seulement humain.

Pudique, le vieil homme tente de cacher ses larmes derrière les yeux rougis, mais il sait très bien, sous la lumière triste d’un jour comme celui-ci, que cela n’a pas trop d’importance. Il ne perd pas la face, à seule raison de ne pas être celui qui a chuté. Toi aussi tu pleures, parce que tu ne comprends rien à ce qui arrive, parce que même si tu te donnais une seule petite chance de comprendre, tu ne serais absolument, mais absolument pas d’accord. 

Rien n’y change cependant. La grande et belle Peugeot blanche au cuir rouge a été remplacée par une quatre ailes et une super cinq. Papa prend la quatre aile, maman la super cinq. Et tout les six, épousant exactement la ruine du patriarche, vous reprenez la route.

Comme par enchantement, c’est une nouvelle magie qui succède à la divination. Elle est un peu plus diffuse, moins spectaculaire c’est vrai, mais tu l’admets au bout de quelques temps, bien réelle. Te voilà dans la Loire, dans les premières montagnes dominant le Chambon-Feugerolles, petite bourgade située dans la vallée de l’Ondaine, aux portes du parc naturel régional du Pilat, tout près de Firminy et à seulement 13 km de Saint-Etienne. Naturellement, tu iras une fois au stade Geoffroy Guichard avec ton frère et ton père, pour assister à la victoire de Saint-Etienne sur Nancy, obtenue assez peu glorieusement par le plus petit des scores, lors du championnat de France 1983. Ton frère et toi, petits chanceux, vous croiserez même Jean Castaneda à la sortie des vestiaires, ce génial gardien de buts et vous échangerez quelques mots avec lui. Cerise sur le gâteau, vous aurez même eu l’immense honneur de jouer sur la mythique pelouse lors des matchs d’ouverture.

Ainsi débute le temps de la montagne et de la forêt, le temps des grands arbres et des réveils en hiver avec plus d’un mètre de neige devant ton pallier. Le temps du grand chien Boule qui rentre dans vos vies, laissé à vous par ses maîtres qui l’abandonnent et qui le déposent dans un pleur silencieux et interminable. A son premier aboiement, bien des mois après l’avoir accueilli, tous les quatre vous hurlerez tellement de joie,  qu’il se taira encore au moins aussi longtemps.

Tu joues au foot avec ton frère. Cela fait des années déjà que vous le faites, depuis que vous savez tous deux courir après un ballon. Vous imaginez et faites les matches en même temps, à haute voix. Vous alternez : une fois l’un est gardien pendant que le second attaque, et vous inversez les rôles ensuite. Bien sûr, Sainté et l’équipe de France gagnent à chaque fois :

- Michel Platini maaaaaaaaarque un buuuut fannnn-taaaaaaas-tiiiiiiiique et la France est chammmmmmmm-pionne du monnnnnnnnnn-deeeeeeeeeeeeeu !!!!!! 

Tu adores jouer avec ton frère et tu fais les commentaires en même temps que tu trimballes le cuir un peu partout sur la pelouse du grand jardin, dans des trajectoires un peu folles, avant que tu ne lui décoches un tir très gentiment meurtrier. Vos parties sont si longues qu’il n’y a bien que la nuit et les appels de maman pour vous interrompre. 

Vous êtes des gosses. Vous êtes heureux d’être ensemble et vous criez comme le font les gosses de cet âge, la victoire de vivre étant encore et malgré tout, tout à fait incontestable.  Une part de vous demeure inaltérée, inaliénable, irréductible. Toi, le plus petit d’entre tous, tu vis encore dans un monde qui n’est pas tout à fait réel, la petite enfance est déjà loin, mais n’est pas encore venu le temps d’avoir trop de doutes.

Quand bien des années se seront écoulées, tu te souviendras pourtant avec plus de force et de lucidité, surtout plus de compassion, que ton père a passé plusieurs mois ici sans même quitter sa chambre, tombé en complète dépression. Tu te souviendras que peu à peu, il reprendra vie, tandis que les premières grandes colères de ta mère seront apparues. Les premiers cris, les premiers coups, amorces et puis fissures, esquisses d’une lointaine mais néanmoins inévitable dislocation. Tu comprendras, seulement quand il sera temps, parce qu’un jour il faut bien obtenir les réponses aux questions que l’on se pose toute sa vie, que tout était déjà écrit. Dès lors que l’on avait appris à lire.

Deux nouvelles années passent ainsi, tandis que 1984, année de tes dix ans, s’est déjà manifestée et alors que tu as enfin obtenu le bateau pirate playmobil dont tu rêvais en regardant les petits livrets remplis d’images, tu entends bientôt parler d’un lieu lointain, où l’avenir peut encore s’écrire, même lorsque l’on a 59 ans.

C’est l’âge qu’a ton père, et c’est bien assez jeune pour, une fois de plus, tout recommencer. Sa colonne vertébrale s’est redressée, il a repris allure. Il redevient ton héro, bien qu’il n’ait jamais vraiment cessé de l’être. Il te promet un nouveau monde, il ne te ment pas. Il est sincère. Vous allez tous partir ensemble, quitter une nouvelle fois l’école et les copains. Mais qu’importe. Puisque vous écrivez l’avenir tous les six depuis toujours. Maman a l’air heureuse ; elle ne fait plus de grands gestes avec un couteau, ni des embardées avec la super cinq, quand vous quatre vous la poussez à bout. Là, elle s’arrête souvent au tabac pour vous acheter à ton frère et à toi les images Panini qu’ils manquent encore à votre album de foot. Vous ne le finirez jamais mais bientôt, vous n’en aurez plus rien à faire.

Avant de partir, tu fais quelques dernières grandes ballades avec le grand Boule, ton père, ton frère. L’été de la montagne cogne déjà et le chemin parcouru ne te semble pas invraisemblable. Tu es dans cet âge où tu vis ce qu’il se passe, ce qu’il survient, avec la sincérité de ceux qui ne décident pas, avec un élan interne qui ne répond pas à la même urgence de vivre. Devant toi, ce ne sont que des chemins qui descendent puis qui montent mais qui ne se réfèrent en rien à ce que l’on nommera plus tard, pour l’avoir digéré au fond du ventre puis transpiré par les pores de la peau, l’échec, la désillusion, la renaissance ou la victoire. Toi, quand tu perds au foot, tu pleures. Ton père, lui, ce sont les yeux qu’on ne voit presque jamais dans une vie de fils qui lâchent une matière viscérale et tue, la machine à être une longue histoire dont on ne veut pas encore écrire le dernier chapitre, celui du renoncement.

Ton père à tes côtés est calme et marche droit. Il se plaint parfois de ses genoux qui le font souffrir depuis toujours. Ton toujours à toi, puisqu’il avait presque 50 ans lorsque tu es né. Cela t’énerve un peu ; un père, ça ne se plaint pas ! Le grand Boule ouvre la route, arpente les recoins et les espaces volumineux, sûr de sa condition, maître en sa forêt. Son poil roux brille, son torse puissant lui permet de casser les assauts de n’importe quel clébard de chasseurs qui ose se pointer devant nous l’air menaçant. Boule n’attaque jamais, n’aboie presque jamais, ne mord pas. Mais il veille. Il a mis du temps pour vous aimer, mais maintenant qu’il vous aime, il le fait de tout ce qu’il est, de tout  ce que son espèce lui a appris de bon, d’entier, de non négociable. Boule est un chien de bien, qui veille sur les siens à la manière d’un grand fauve des pays froids, où le sentiment ne s’acquiert que patiemment, pour ne jamais mourir ensuite.

Il fera le voyage lui aussi, ainsi que Nana, la siamoise un peu sauvageonne que tu avais pris dans tes bras au sortir de l’un des fourrés de Dieuzie, lorsqu’elle s’était humblement présentée à toi, la première caresse faite à cet animal un peu maigre devenant immédiatement la partie que tes parents allaient perdre une heure plus tard : 

- Allez, on l’adopte ! Allez, on l’adopte, s’te plaît Maman, s’te plaît Papa !? 

Le jour du départ, personne ne pleure. Bien des malles sont remplies et vous suivront dans votre voyage. Tu as dit au revoir aux voisins du hameau « La Garde », au revoir aux grands sapins et au chemin bordé par eux qui menait de la route à ta maison. Tu as dit au revoir à ton club de foot, où tes copains t’avaient parfois demandé, sans savoir que ça te déchirait le cœur :

- T’es venu avec Papy ?
- Non, c’est mon père, leur répondais-tu, sans trop baisser les yeux devant leurs regards insensiblement cruels qui te plaignaient un peu, comme des banderilles qui s’enfoncent là où tu apprends dans ton âme qu’avoir mal n’est parfois qu’une question de différence.

Mais ce jour-là, le jour du grand départ, tu n’as pas mal du tout. Tu es peut-être excité comme tu ne l’as jamais été. Ta famille et toi partez vivre en Amérique du Sud, et ce nom magique sonne telle l’appellation d’un bonheur que personne d’autre autour de vous ne pourrait jamais connaître. Quelle aventure ! Quelle magie !

Tes deux sœurs, ton frère sont, à peu de choses près, dans le même état que toi. Mais Laurence, ta sœur ainée, est sans doute un peu plus sage que toi, parce que les amitiés qu’elle avait nouées étaient déjà celles d’une adolescente, plus complexes à évincer que par les seules formules d’usage chez les gamins :

- Je ne t’oublierai pas. On va s’écrire. T’es mon meilleur copain ! »

Pour le reste, il ne s’agit pas de logistique. Il ne s’agit pas de ce grand camion des déménageurs qui emmène toute votre vie ailleurs. Il ne s’agit pas d’un trajet au départ de La Loire, dont on ne sait plus rien, et qui te ramène enfin à Paris, là où tes premiers pleurs sont intervenus. Il ne s’agit pas de cet immense aéroport qui fait de toi un être encore plus minuscule que tu ne l’es déjà. Il ne s’agit pas de ces quelques heures d’attente que tu passes joyeusement avec ton frère, à lire dans les magasines le dernier Euro de football, mémorable, celui que la France vient de gagner, sa première victoire internationale, son euro, son platoche, son arconada. Les légendes s’écrivent aussi avec un ballon et une fin heureuse.

Il ne s’agit donc que d’une seule chose : tu quittes le sol français pour rejoindre son unique excroissance équatoriale, engloutie entre Brésil et Surinam, sur le continent sud-américain. Situé à 53 ° de longitude Ouest et 4 ° de latitude Nord, cet immense DOM de 91000 km2, vaste comme le Portugal, est cerné par des fleuves dont on ne connaît rien des légendes mais dont on apprendra au moins à connaître les noms, Maroni à l’Ouest, Oyapock à l’Est et, semblablement à une frontière invisible que tu ne verras jamais, perdus aux confins de l’Amazonie, les monts Tumuc-Humac, au Sud, résonneront et résonneront encore, telle une impalpable limite.   

Tu poses encore quelques questions inutiles, parce que, finalement, aujourd’hui, tu as presque tous les droits : 

- Où sommes-nous, maman ? Où allons-nous, papa ? Et une seule réponse vaut d’être donnée, celle que te fait ton père, d'une plaisanterie un peu solennelle qui fait mouche immédiatement : 

- Là où tu n’auras plus jamais froid, mon fils. 

L’avion a maintenant décollé depuis plusieurs heures. Le voyage ne touche pas encore à sa fin mais sa fin, le début de toute chose, approche et, peu à peu, devient inexorable. Prendre l’avion en 1984, c’est encore quelque chose. L’air qu’on respire en cabine est celui des évènements un peu exceptionnels et rien ne tend vers l’ordinaire. Les hôtesses sont magnifiques et souriantes, bien que tu t’en fiches encore éperdument, le service n’est pas illimité mais il est gracieux, les plats servis sont presque des petits plats. Les écrans de cinéma individuels, placés au dos du siège du voyageur assis dans la rangée juste devant toi, n’existent pas encore. On passe un film, peut-être deux et, en conséquence, les gens autour de toi, tes copains d’une seule fois, sont plus portés par l’échange que par leur propre chanson interne.   

Il n’est pas si tard dans le ciel lorsque l’avion entame sa descente, presque imperceptible pendant longtemps, puis bientôt plus franche, une timidité qui s’amenuise. C’est ton frère qui te prévient d’un coup qu’il se passe quelque chose d’important : « Regarde en bas Olivier, regarde en bas, on voit vachement bien l’eau ! » Tu te précipites et tu l’écrases un peu sur le hublot. Tu aperçois effectivement beaucoup mieux la version sud-américaine de l’Océan Atlantique, l’épaisse couche nuageuse du premier espace venant effectivement d’être percée.

Ce dernier temps est néanmoins très légèrement interminable. Cela fait maintenant plus de 7 heures que vous naviguez par delà l’Europe et l’immensité bleue. C’est d’ailleurs cette dernière qui vous signifie en une drôle de manière qu’un fait important est en train de survenir, en cela que sa matière, d’un bleu profond, devient assez soudainement marron, sans autre adjectif. Ainsi, la côte guyanaise se découvre et c’est bien le premier évènement qui compte enfin. Les rivages marins sont enserrés par une large bande de vase, donnant au tableau une saveur déjà décalée. Non, ce ne sont pas les eaux turquoise que l’on aurait pu imaginer, dans lesquelles baignent des iles que tu apprendras plus tard être celles de Cayenne.

Mais ce qui te marque encore bien plus que les bancs de vases déversés sur la côte par les fleuves amazoniens, c’est l’Amazonie elle-même et le pouvoir qu’elle exerce immédiatement pour quiconque la regarde pour la première fois. Ce pays est une forêt, pas moins que cela. Ce que tu as pu deviner de la vie humaine n’a qu’à peine grignoté un monde végétal qui semble imperturbable. La canopée formée à la cime des grands arbres aboutit à un conglomérat si dense qu’il n’est certainement pas possible d’y pénétrer, sans s’équiper du meilleur des outillages.

L’avion a maintenant fini son demi-tour et tu n’as jamais été aussi proche du sol. Les villes que tu as vues ne ressemblent pas à celles que tu connais ; on dirait des hameaux collés gentiment les uns aux autres dans des consentements mutuels, seulement séparés par des parcelles de cette terre rouge, que tu nommeras bientôt latérite.

La grande machine à transporter les hommes s’est alignée sur l’axe de la piste d’atterrissage et plus elle descend, plus tu as l’impression qu’il n’y a rien autour d’elle. A l’impact, qui est assez rugueux, tu te dis en rigolant avec ton frère que ceci est bien en train d’arriver. La rêverie ne dure qu’une seconde ou deux, le temps que la plupart des passagers se mette à applaudir le commandant de bord pour son vol parfait, comme cela se fait encore si naturellement en ce temps-là.

L’avion s’arrête et tu trépignes d’impatience. La foule, qui est la plus métissée que tu n’aies jamais côtoyée, se met déjà débout, avant même que les portes latérales ne soient ouvertes. C’est justement un phénomène bien étrange qui se produit quand celles-ci sont mécaniquement désentravées. Ton pantalon de velours côtelé et ta chemise blanche réagissent comme ils ne l’avaient jamais fait auparavant. Ils te collent immédiatement à la peau, sans que tu n’aies rien fait pour le provoquer. L’interaction équatoriale livre l’un de ses premiers marqueurs, son air, un souffle chaud si humide qu’il te féconde sans que tu ne puisses qu’acquiescer.

C’est bientôt à ton tour de descendre. L’avion s’est garé sur un parking à sa mesure, qui n’est qu’une péninsule d’asphalte d’où l’on vient très bien, puisque l’on en est encore éloigné, le modeste bâtiment principal de l’Aérogare, où depuis une terrasse au premier étage, un bon nombre de silhouettes agitent les bras en guise de bienvenue. 

Tu aimes les symboles et tu les as toujours aimés. Aussi, lorsque tu fais ton premier pas sur le macadam américain, tu es pris d’une solennité juvénile mais franche. Tu marches encore un peu. Ta mère juste devant toi te tient encore la main mais tu la lâches doucement, puisque tu as enfin décidé de ce que tu allais faire. Alors tu t’arrêtes, tu mets un genou à terre, tu te penches en avant et, très furtivement, tu donnes un baiser à cette Guyane qui t’accueille enfin, et dont le nom ne résonne plus comme un rêve mais comme ta nouvelle réalité.

Et tandis que tu dois courir un peu pour rejoindre les tiens, tu ignores encore tout de ce qu'il va advenir. Tu ignores que tu vivras ici les plus belles années de ta vie et le plus grand des paradoxes, en cela que ce pays aura finalement la peau de ta famille.

Tu ne sais pas qu’on t’arrachera dans moins de sept ans à ces terres, qui seront pourtant, plus que toutes autres au monde, devenues tiennes. Tu ne sais pas que tu repartiras malgré toi, contre ta volonté farouche et vaine, comme une vie d’adolescent qu’on ampute, un corps et un esprit qu’on coupe en deux, un exil qui ne prendra jamais fin.

Tu ignores qu’un jour tu repartiras. Et par-dessus tout, tu ignores que tu ne repartiras jamais vraiment. Les terres ocre et oxydées, le Kourou magique, les skateurs, la rampe, le centre-ville, les Amaryllis, les chauds embruns de l’Atlantique mêlés à la sueur fluviale des palétuviers, l’air saturé aussi épais que de l’eau tiède, que tes poumons apprendront à respirer comme la seule matière possible, et le vert de l’Amazonie enfin, aussi abyssal et considérable que l’âme des hommes, tu ne les quitteras jamais.

Tu ignores que tu passeras ta vie à entreprendre là-bas presque tous les voyages que tu ne feras pas ailleurs. Sans le sous pour commencer ta vie d’adulte, tu accompliras ce voyage au prix d’un œil et de deux bras, car il sera celui à faire avant tous les autres, le seul à opérer qui en vaille vraiment la peine, parce que lorsque l’on quitte une part de soi-même, coûte que coûte, il faut bien trouver les moyens utiles et les temps profitables à la réunification. Bien plus tard, tu réaliseras ce voyage avec ton fils et ta famille, pour que ton père, le vieil indigène, sache plus encore que l’amour pour ce pays est aussi et avant tout l’amour d’un fils envers son père, la filiation au-delà des mondes qui s’écroulent et qui renaissent sans toi, au-delà des époques perdues que la plus résolue des hardiesses ne saura de toute façon jamais complètement combler.

Naturellement, tu ignores encore que tu entreprendras ce voyage une fois de plus, cette fois  de plus accompagné par ton frère, Pascal, qui lui-même rompra ainsi une absence guyanaise de dix-sept années, pour réaliser ensemble le dernier geste, celui qui comptera sans doute plus que tous les autres, celui qui fera éternellement de vous ce que vous avez toujours été l’un pour l’autre. Des Brothers in arms.

Le jour même de votre arrivée, vous regarderez ainsi, l’un à côté de l’autre, le gentil black un peu indifférent ouvrir le sac congelé duquel émergera comme une épouvante le visage mort de votre père, du sang séché et froid à la commissure des lèvres. Vous vivrez chacun votre tour la grande crise de nerfs, les larmes innombrables et les sanglots plein de morve, toi avant lui, après avoir pour la première et ultime fois de ta vie embrassé son front gelé, pris dans tes mains ses mains à lui, qui te paraissaient si colossales dans tes souvenirs et qui te sembleront devenues si frêles ce jour-là. Il n’y aura plus que les quelques derniers mots d’un « au revoir papa », ceux d’une histoire dont tu sais encore pertinemment qu’elle fera toujours partie de toi.  Quant à ton frère, il cèdera subitement aux pompes funèbres, deux jours plus tard, immédiatement après avoir choisi avec toi les mots de l’Epitaphe, la gravure de marbre, alors que tu seras toi-même dans ton temps fort, la configuration guerrière partout à l’intérieur de toi, l’une de tes meilleures et plus efficientes gymnastiques à surmonter les invraisemblables assauts de la vie terrestre.

Vous vivrez ainsi une dizaine de jours hallucinés, où la magie guyanaise saura s’emparer de vous, sans fioriture, sans avoir à jouer de drôles de pièces, mais dans l’unique vérité d’une chanson que vous aviez commencée à apprendre ensemble, en cet extraordinaire et inoubliable jour du 18 juillet 1984.


Derrière toi, les puissants moteurs de l’assourdissant aéroplane se sont tus et les pas que tu as faits sur le tarmac sont bien les seuls que tu as déjà oubliés. Au devant de toi, de ta fratrie, de ta lignée, n’est qu’une histoire commune, finalement universelle, dont tout reste encore à écrire. Mais ce Rochambeau où tout débute, sous la voûte d’un ciel dense et imparfait, pourtant te constitue et déjà te réalise. Ce Rochambeau fait de toi un guyanais, alors que la respiration du Monde ne se ressent bientôt plus que dans la seule file tranquille et légèrement excitée des voyageurs du jour, qui progresse doucement vers le prochain contrôle des douanes, où l’on étend de plus en plus nettement la voix masculine lancinante et molle, n’ayant de cesse de dire et de redire : 

- Pièce d’identité, s’il vous plaît… Merci. Pièce d’identité, s’il vous plaît… Merci.






A mon père.

jeudi 26 janvier 2012

Ce que je dois


Ce que je dois est ma chanson silencieuse.

Ce que je dois n’avait jamais vraiment dit son dernier mot. Tapie au fin fond d’une matière dont personne ne savait plus rien, ce que je dois n’était pas qu’une écriture cachée et tue.

Ce que je dois n’était pas un cœur mort, mais le cœur lui-même, au-delà de tous ceux qui lui avaient redonné vie.

Ce que je dois n’est pas une inconséquence fantasmée, mais le choix le plus difficile qu’on n’ait jamais eu à faire.   

Ce que je dois, c’est de ne pas entendre les mots que disent ce que l’on est, ce que l’on n’est pas.

Ce que je dois, c’est de ne pas justifier ce qu’on ne justifie pas même avec le battement de son cœur. Décroche-le et dis-lui donc de se taire !

 Ce que je dois, c’est m’absoudre du mensonge, sans autre théorie.

Ce que je dois, c’est regarder en face un passé monumental et malheureux en se posant les bonnes questions : cela empêche t-il ce que tu sais au fond du ventre ? Es-tu un pénitent ? Pour avoir une fois brûlé tes ailes et tout le reste avec, reprendras-tu le même risque ? Ceux qui souffrent aujourd’hui d’une décision souffriraient-ils un jour encore plus si tu ne l’avais pas prise ?

Ce que je dois, c’est risquer de perdre le regard inégalable de l’enfant, pour vivre ce que je suis et non ce que je devrais être. 

Ce que je dois, c’est emprunter un chemin qui ne peut-être validé par personne. Car qui donc valide les routes ? Que mon âme et mon cœur me trompent, ou que j’en meure, rien ne changera cette équation.

Ce que je dois, c’est de ne pas répéter une pièce qui s’est déjà jouée, mais sans aller sur le plancher, que pourrai-je alors bien en connaître ?

Ce que je dois, c’est accepter de vivre absolument un absolu avec lequel on ne négocie pas.
Tu es ce que je dois.

mardi 17 janvier 2012

Un homme de bien


Il n’est pas un homme de bien. La plupart du temps, avec la plupart des gens, il donne le change. Avec une certaine aisance et un pouvoir de conviction incontestable. Si bien qu’il parvient par intermittence à se convaincre lui-même. De fait, il connaît très bien la chanson. Ce murmure lancinant, enroulé dans l’alambique tréfonds de son être, ne dit pas autre chose que la seule vérité : il n’est pas un homme de bien. Lui, il sait.

Il sait que ce n’est pas mal agir au quotidien. Il sait que ce n’est pas détruire intentionnellement, ni ouvertement faire du mal autour de soi. Il sait que ce n’est pas non plus être un mauvais père - il est un bon père d’ailleurs. Ni être un mauvais mari - là il faudrait sans doute en discuter un peu plus longuement. Ni même enfin, et tant qu’à faire, être un collaborateur dont il serait souhaitable de se séparer. On l’a souvent promu, non ?

A cette connaissance qu’il possède et dont il pense à juste raison qu’elle est fonctionnelle, ne s’oppose qu’une intuition. Une intuition qui distingue plus que les grandes phrases des poètes et bien mieux que la fade rengaine ancestrale du bien, du mal, du camp auquel on appartient. 

L’intuition qui le taraude et dont il ne parle à quiconque n’est pas celle d’un talent lumineux, précoce, plus innovateur qu’il ne le voudrait bien lui-même. C’est l’intuition qu'une seule réponse donnée à un évènement passé, dont plus personne ne se préoccupe plus guère, l’a emmené plus surement que tout ce qu'il a pu accomplir par ailleurs et par la suite, là où il se situe exactement. Dans le vacarme d’un monde devenu bien trop grand, qui semble être en panne de perception. C’est une intuition fugace et houleuse qui lui permet encore de deviner ce qu'il serait peut-être capable d’accomplir. Au cas où. Au cas où un second évènement inattendu se produirait.

Mais pour l’heure, rien ne se produit. Pour l’heure, après avoir imaginé puis ressassé puis corrompu la version originale, il s’apprête à faire ce qu’il fait toujours le mieux. S’adresser à ceux qui sont là pour l’entendre. Se convaincre, pour être convaincant, dans l’alchimie d’une interaction où l’espace devient le temps qui accorde puis qui reprend, d’un coup sec  innommable.

- Avez-vous lu sur les visages de ceux qui comptent pour vous l’insurmontable chemin que vous ne saurez jamais gravir à leurs côtés ? Vous n’êtes pas eux. Ils ne sont pas vous.  C’est en cela que réside toute la magie. C’est en cela que vous obtiendrez plus sûrement les réponses qu’il vous faut, parce que les réponses n’existent pas forcement dans ce que vous serez capables d’accomplir, mais dans ce que vous aurez imaginé, dans ce que vous aurez tenté, dans ce que vous aurez donné avec la plus grande des sincérités.

L’homme de bien doit reprendre son souffle, pour entendre celui tumultueux que fait son âme à être ce qu’elle est. Non pas indomptable, mais résidente. En la résidence d’une incalculable ferveur de vivre, en la demeure où ne peuvent mourir que les rêves des autres.

- Et toi, dit-il soudainement, en s’adressant à la première personne envisageable, et toi alors, sais-tu de quoi ton demain sera fait ? On entend au loin l’écho de machines humaines qui ne taisent rien, qui ne mentent pas et ni ne savent la vérité. Comment fais-tu pour te situer parmi elles ? Comment fais-tu pour entreprendre de bonne manière les choix qui coûtent autant qu’ils donnent ? Es-tu sur la bonne et juste trajectoire ? Es-tu dans la vibration que tu as vraiment choisie ? 

- Sur le parterre d’un monde évanoui, répond la Personne Envisageable, s’ensemencent les graines des hommes qui n’ont pas encore assez dit et qui n'ont pas encore assez vécu. Car j'ai entendu dire que l’antre d’un rêve était toujours un homme éveillé. Si je suis placé au centre  d'un monde halluciné, où respirer c'est mourir, alors entendre et percevoir devient la magie elle-même. Et vois-tu, homme de bien, je n’ai pas peur. Je n'ai pas peur de ce que je suis. 

L’homme de bien et la Personne Envisageable se dévisagent longuement, dans un flottement d'abeilles où le temps des parures s'évapore enfin. La beauté, c'est le silence dans la pièce qui prend soudainement une mesure monumentale, la mesure des hommes qui vivent et puis qui meurent, finalement la place de tous ceux qui ne s’attendaient pas à cela : regarder et voir vraiment, dans l'autre l'absolu d'une seule maxime : je vis. 

Quelques-uns parmi eux ressentent sans comprendre que l’homme de bien et la Personne Envisageable n’auront pas d’autres mots, à raison peut-être de risquer d'éteindre ceux qui viennent d'être délivrés. 

L’homme de bien est maintenant rentré chez lui, la pertinence de cet évènement l’ayant accompagné dans sa mouvance. Il ne parle plus guère. Dans le silence de ses étoiles, il entend la chanson, celle qui le fait, celle qui l'a tué, celle qui lui a donné vie. Il repense à l’évènement dont plus personne ne se souvient et dont il est impossible pourtant de penser qu'il ne livrera un jour un nouveau chapitre.

-Entends-tu, se dit-il, entends-tu à quel point tu résonnes encore en moi ? Entends-tu cette guerre qui sait qu'il n’y aura pas de guerres suffisantes à savoir te taire et te détruire ?

Le soleil se couche alors qu'il persiste dans le ciel une intention inassouvie et inaltérable, qui resitue l’homme de bien dans ce qu’il est, à ne pas être un homme de bien. A ne pas être ce qu’il aurait fallu, si seulement il avait fallu un jour définir ce qu’il est bon d’être.  

L’homme de bien, face à lui-même et à l’immensité qui l’entoure et qui le couvre des puissants baisers que livrent les faits du Vivant, le ciel, la terre, la respiration, maintenant se sert un verre de vin et allume une cigarette. 

La Ligne ne lui brûle pas les yeux. La ligne est la Ligne et, au-delà d'Elle, ne réside rien de plus qu'une infime partie de l'univers, le reste du monde. La première bouffée de la cigarette lui envahit les poumons et la fumée recrachée s’évanouit aussitôt. Un chien aboie à quelques encablures et rien, semble t-il, ne bouge plus encore que la seule brise évanescente de ce jour qui, bientôt, prendra fin. 

mardi 27 décembre 2011

Et décider quoi faire du temps qui nous est imparti

Ou la déclinaison d'une jolie boucle en vélo...



Hier soir, vers 1h du matin, je discutais assez sereinement avec la chanson silencieuse. Je n'avais pas réussi à écrire un seul mot lorsque tout le monde était allé se coucher ; la chanson avait certainement trop à dire...

Je l'écoutais. Et j'allumai peut-être la vingtième ou la vingt-deuxième cigarette de la journée. D'un coup, née d'une soudaine petite révolte, nous nous sommes entendus avec la chanson. Elle m'a dit : 

- Qu'est ce que tu fous, putain ? Qu'est-ce que tu fous ? J'ai laissé passer quelques secondes avant de lui répondre en silence : 

- Je partage ton avis. Qu'est-ce qui m'oblige à être aussi con ?"

Alors on a passé un deal. Ma chanson sait très bien que je suis un fumeur invétéré ; le temps des fumées évaporantes et acides n'a pas encore mordu les poussières d'anges. Être moins con, ça peut être, pour débuter, s'affranchir de quelques unes de ces maîtresses là.

Après une nuit moyenne, je me suis levé vers 10h. J'ai commencé par être un peu de mauvaise humeur, comme bien souvent. Ensuite, pour m'accorder au temps qui s'annonçait splendide, j'ai rejoins les deux garçons dans le bain ; on n'avait pas beaucoup de place mais la bonne humeur compensait largement. Puis j'ai pris mon café, deux brioches, comme d'hab. Et là, je n'ai pas fumé. Cette putain de première clope, je l'ai renvoyée à un peu plus tard. 45 minutes exactement ; pas si mal en somme.

On a tous en tête des citations qui nous ont marqué, et qui nous marquent encore. L'important, dans ce genre de gymnastique, c'est avant tout que ça sonne, style (revoyez la scène) : 

- I'll be back !

Parfois, c'est le symbole qui compte, et toute la résonance que peut prendre en vous une simple phrase prononcée par un bel acteur hollywoodien, ou pas, s'il ne ressemble à rien. Je prends deux exemples : 

- Il y a une grande différence entre connaître le chemin et emprunter le chemin (Morpheus s'adressant à Neo dans le premier Matrix). Et, à quelques mots près :

- Savoir qu'on va mourir et décider alors quoi faire du temps qui nous est imparti. Tiré du premier ou deuxième volet du Seigneur des Anneaux.

Les belles phrases ne choisissent pas forcement leur film, mais le libre arbitre existe, alors autant choisir les phrases qui nous vont bien. Ces deux là me parlent. Elles me disent par exemple que la position exacte que l'on tient dans sa propre vie n'est que la très complexe somme de tous les choix qu'on a faits. Et de tous ceux qu'on n'a pas faits, évidemment.

J'ai décidé de me tester un peu aujourd'hui. L'été est déjà loin, les sessions de surf s'éloignent dangereusement, bien qu'on ait quand même réussi à surfer deux ou trois fois en novembre. Une fois à Sète, comme une bonne surprise, une fois à Soulac-sur-Mer, bien sûr ; les escapades médocaines sont fondamentales, alors on ne les sous-estime jamais.

Depuis, si j'étends la douce Méditerranée bercer les nuits de mon récent exil professionnel, ne demeurent plus que les cigarettes et les coups à boire, qu'on enchaîne et qu'on enchaîne, et puis viennent les fêtes, les bons repas, la grève du corps en mouvance, les premières graisses hivernales. J'ai regonflé les pneus du vélo qui s'empoussiérait dans le garage, tandis que la chanson m'accompagnait encore, un rire doux et une image volée au fond du ventre, là où demeure le fragment incompressible.

J'ai pris la route, et juste à ce moment là, j'ai allumé une cigarette. J'ai tiré une latte, comme un acrobate qui ne connaît pas les bons tours,  puis je me suis arrêté quelques secondes plus tard sur le rebord de cette même route. J'ai écrasé la cigarette à peine consumée sur le cadran du vélo, tandis que la chanson acquiesçait de son petit rire moqueur. J'ai parcouru quelques centaines de mètres jusqu'à m'arrêter une nouvelle fois sur le côté. J'avais pris l'appareil photo que mon frère m'a vendu il y a de cela quelques semaines, matérialisant ainsi une certaine idée des bonnes survenances : à n'en pas douter,  je trouverai bien quelque chose de beau à shooter ! Le panoramique plongeant sur les vallons du Gers qui s'offrait à mes yeux ne me mentait pas. J'ai sorti l'appareil, les piles sont tombées au sol et j'ai très exactement restitué l'endroit où gisait la carte mémoire de l'appareil. A la maison, près du Mac, là où je l'avais laissée une heure plus tôt....

J'ai renoncé à ce suspens du beau sans trop m'en vouloir, puisque de toute façon, me suis-je dit, c'est mon frère le pro de la photo ! J'ai repris la bécane et j'ai enfin lancé ma course, laissant la chanson un peu en arrière de moi. La lumière du jour devait savoir qu'il était temps. Elle se concentrait déjà, elle m'indiquait la marche à suivre. J'ai roulé, j'ai laissé les plus belles maisons de Pujaudran s'évanouir derrière les premiers lacets, et j'ai pris la route descendant vers la foret de Bouconne, que j'ai traversée par celle menant à Léguevin sans grand mal. Les cuisses chauffaient, le rythme se mettait en place et je m'accordai doucement aux images envoyées par ce monde brut, humanisé, inaccessible. Le soleil déjà se cachait derrière la cime des plus grands arbres et la ligne droite d'asphalte était tout au devant de moi, une promesse devant encore se révéler.

C'est à ce moment là que j'ai repensé à cette phrase : Et décider alors quoi faire du temps qui nous est imparti." J'ai pris des images simples et ce que j'avais sous la main pour en extraire un sens, le sens du jour. Il y avait derrière moi ce passé, constituant chacun de mes pas, le parcours, les méandres, les pertes incalculables et les retrouvailles avec le ciel. Sa vérité réside en son langage et ce langage là, tu ne le laisses jamais au bord de la route. J'ai beau accélérer, foutre le braquet le plus costaux, me faire bruler les atomes les plus profondément enfouis, je ne me départis pas de Lui. Il est ce que je suis.

J'ai atteint Léguevin, il me restait le plus dur. La remontée vers Pujaudran. Des faux-plats de bonne facture, des pentes douces puis plus sûrement, le bouquet final, la pente menant au village lui-même, plus ardue. Le meilleur pour la fin, comme j'ai toujours aimé. Je n'ai pas posé le pied au sol jusqu'à chez moi. J'ai minimisé ma peine en soufflant doucement, comme le font les êtres heureux en se frôlant la main au soir couchant. Le ciel brûlait derrière la deuxième colline du village et les nombreux avions qui passaient au dessus zébraient la lumière d'un orange feu plus saillant, plus déterminé, plus humain que le reste du tableau. Cela lui donnait plus de force encore, une autre vérité, parce qu'un ciel sans homme, au final, ça doit être un peu chiant.

A la question : Quoi faire du temps qui m'est imparti ?... Je n'ai pas voulu répondre. J'ai préféré me poser une ou deux autres questions. Qu'est-ce qui te définit le plus sûrement, ce qui tu as fait jusqu'à ce jour, ou ce que tu n'as pas encore accompli ? Est-ce que tu ignores seulement que tu sais déjà au fond de toi que tu as déjà écrit la suite ? Est-ce que cela fait de toi un homme bon, un homme juste, ou celui qui hésite à se reconnaître tel qu'il est vraiment ?

Je suis rentré, la nuit tombait tout juste. Je transpirai. J'avais mal au dos et quand je suis descendu du vélo, je ne tenais quasiment plus debout. Je me suis étiré aussi bien que possible et j'ai bu un peu d'eau. La famille n'était pas encore rentrée. J'ai allumé la télé et puis j'ai éteint la télé. Je me suis douché. J'ai mis un disque de Léonard Cohen, acheté la veille à Toulouse, depuis le temps que je savais que je devais acheter du Léonard Cohen et je me suis posé devant l'écran de l'ordinateur, comme s'il fallait répondre à l'urgence de vivre par quelque chose de tangible.

Les mots sont là, il est 20h30. Je bois du vin et je vais aller fumer une clope, tandis que Angus Stone envoie ses "you are the only one" qui perforent et qui perforent, la probante et viscérale matière de mon être, la chanson silencieuse, et toutes celles qui font un peu plus de bruit.

vendredi 23 décembre 2011

Le mystère du vent, du dit…


                                                                                                                      (vend’edi)

La rage, le poème, la fratrie...
Ce sont les organes vitaux, la trilogie

Hygiène asservie d’un esprit configuré
Outils d’apathie, alignés, bien rangés,
L’éparpillement acide
D’un réservoir qui se vide…

Face à la rivière séchée,
D’un lendemain unanime et usé 
Humaniste dans un parterre de fleurs,
Immobile Aérolithe, sa foi, sa demeure

Le rebord du Monde, où je t’ai croisée
Est la chute survenant, l’étreinte aspirée

Avant de vivre la Foi incontestable
Létale rupture, abreuve l’animal…

L’acier dans les veines, fleuve d’un sang irascible
Surclasse la haine, le tempo et la bible


Lumière,

Avant de mourir
(Comme une étoile)
Parcourir le ciel, devenir

Lune, air

lundi 19 décembre 2011

Ce que je vois…



Ce que je vois est ce que nous recherchons tous.

Ce que je vois dans ses traits est ce que tu devineras dans les traits d’un autre visage.

Ce que je vois résume la vie ; c’est l’amour qu’on lui porte, la fécondité qu’elle recèle, les coups durs qu’elle assène, les vibrations qui résonnent, les illusions qui s’envolent, les désillusions qui dessèchent, le progrès contre l’enfer, les vocations à réussir ce qu’on imagine, la légèreté générique, les mots à ne plus savoir qu’en faire, les courageux moments et les tournants qui se décident quand ils le veulent.

Ce que je vois est l’espoir égoïste d’une simple et impossible réalisation  humaine.

Ce que je vois ne s’arrêtera jamais et ne pourra guère mourir. On pourrait l’assassiner demain qu’il renaîtrait aussitôt.

Ce que je vois est entier, antique et partout.

Ce que je vois demeure invisible la plupart du temps mais ne cesse de vivre en chacun d’entre nous.

Ce que je vois biaise la vérité que l’on recherche depuis toujours et pourtant l’englobe entièrement.

Ce que je vois est une part sacrée, un graal ; si proche et à jamais inaccessible.

Ce que je vois est un être différent de moi ; impossible pour lui de ressentir ce que je ressens, impossible pour moi de comprendre ce qu’il sait.

Ce que je vois est un lien puissant et fragile, la marche qui attendra d’être gravie.

Ce que je vois est immatériel et insoumis, mystérieux comme les légendes et affamé comme les loups.

Ce que je vois nourrit, assoiffe, exalte, transcende et fait mal à tuer.

Ce que je vois n’est qu’à moi et ne m’appartiendra jamais.

Ce que je vois, je le vivrai immensément, avec la foi d’un gueux et le couteau sous la gorge.


Tu es ce que je vois.

jeudi 8 décembre 2011

Armurerie


De la rancœur

Des visions sulfureuses

De l’impudique vanité

De la mauvaise pitié

Des pléthores de souhaits ravalés comme autant de sucettes sales

De la jeunesse évanouie aux sons de cloches intemporelles : je suis vivant !

Des pardons manqués

De la peine et du chagrin, des caresses volées et floues, des élans transfigurés au-delà de la mémoire

Des étagères de pacotilles, pour des causes indigestes

Des vautours dans la tête noire, comme autant d’alliés détestables

Des encore, pour toujours et à jamais, d’une sincérité dissoute

De la compromission sans autre adjectif

Des sacs de larmes enfin séchées

Ont fait de moi un guerrier, un poète, un imbécile, un exalté.


Je suis armé.

mardi 6 décembre 2011

Soliman



Lumière de lune tranquillement installée là
Dans le ciel de Maghreb
Je n’ai pas oublié les aquarelles de l’enfant

Allongé vibrant de la douce angoisse du tigre
Apaisé dans la fibre mineure
Les sourdes trompettes résonnent encore…

Musique dessinée aux alentours d’odeurs jasmines
Exilée en un point du cœur
L’épopée d’un songe s’enivre d’une sirène

Sage entreprise de la demeure mystère
Doit assouvir la course, repeupler ses déserts…

Les mines patibulaires se dissolvent d’être un homme véritable
En se mêlant aux sons de l’équitable louange

Ô lumière de lune et toi ici mon cœur
S’apaisant de vous,
Douces compagnes de Soliman…

vendredi 2 décembre 2011

Amaryllis


Tu te lèves un matin. Il est encore assez tôt. L’air est frais et prodigieux. Tu as cours aujourd'hui, alors il faut s’habiller. Comme tu dors en caleçon, tu n’as plus qu’à te glisser dans ton short, ton short fétiche, qui te va un peu trop grand. Pour l’instant ne vit aucune urgence. Tu restes torse-nu. Tu as le choix, parce que tu n’as pas froid. La fraîcheur du matin d’ici n’est qu'une caresse. Ça fait partie d’un tout. Et puis tu te sens plus vrai comme ça, car rien ne vient masquer la teinte naturellement bronzée de ta peau.

Tu ouvres les rideaux. Eux, à l’inverse, sont pleins de couleurs, enjoués de motifs ronds et doux, bleus pâle, rouges, jaunes paille. Ils ne sont plus tout à fait à ton goût, mais ces rideaux sont comme ils doivent être : ceux que ta mère a posés pour toi, pour ta chambre, et que tu avais vaguement choisis avec elle il y a des années de cela.

Ce que tu vois est une offrande sincère et coutumière, toujours magique, alors que le tableau demeure le même depuis plus de quatre ans que tu vis dans cette maison. La lumière du jour est vivace, contrastée ; elle anoblit les matières, les odeurs marines et sucrées, la vision. Et le rêve imaginé par toi, en laissant ton âme d’adolescent voguer, n’a plus qu’à donner libre cours à son avidité, jamais rassasiée, si bien inspirée de ne jamais l’être.

Ta chambre est au premier étage. Elle domine le Monde. Par delà le toit de la terrasse, tu plonges ton regard dans le jardin, qu’ont fait pousser ton père et la nature folle surtout. L’harmonie domine dans ces verts, si nombreux que leurs noms te demeurent inconnus pour la plupart, toi qui sais les aimer et leur être fidèle comme cela, au réveil, à chaque fois neufs et décidément immaculés.

Au-delà de cette première arène, où tant de pièces se sont déjà jouées puis enfuies, tu emmènes ton regard un peu plus loin, par-dessus l’infranchissable clôture verte, et tu le poses sur l’Avenue Félix Eboué. Tu sais que sur ta gauche, ça file vers le quartier indien si tu suis gentiment le littoral et vers la poste, le quartier Europe, le collège et le lycée, si tu lui es infidèle. A ta droite, l’avenue s’allonge plus sûrement. Là s’étale la magie de la Cocoteraie, vaste contrée de jeux, d’océan, de pistes cyclables et de sable, et puis enfin, là où demeure un bijou de rampe de skate, que la mairie aura finalement consentie à construire pour tes amis et pour toi, les irréductibles qui volaient des sacs de ciment sur les chantiers la nuit afin que la première esquisse du projet puisse voir le jour.

Tu n’oublies pas non plus l’Albia, qui se situe de l’autre côté de l’avenue, côté centre ville, l’Albia et ses pelouses, soit trop longues, soit desséchées, là où parfois tu jouais au football avec tes copains et les petits Saramaccas, toujours pieds nus, souvent agiles avec le ballon.

Enfin, si tu allais jusqu’au bout de cette route, tu trouverais l’avenue des Roches, la plus belle de toutes, sans équivalence, et tu prendrais alors sa douce montée sous la chaleur naissante, comme depuis toujours et inlassablement, qui te conduirait vers une plage qui porte le même nom qu’elle, et où réside et se consume un pan entier de ta vie d’outre-mer, telle que tu l’as vécue avec les tiens, telle qu’elle s’est déjà dissipée, fugace éternité, disparue de n’avoir été que trop belle.  

Cet air là pour le vivre, il faut le respirer chaque matin. Alors tu l’aimes ta maigre bande d’asphalte. Chemin de rêve, ton Avenue Félix Eboué, qu’une fois l’an ces beaux légionnaires piétinent et piétinent encore, en cadence, nous la jouant Cameron !

Juste en face de toi, après le bitume, c’est donc un autre monde. Les vaches et les bœufs aux énormes couilles, qui encaissent tes plombs de 4.5mm comme autant de piqures de moustiques, les terrains de foot en latérite, royaume des brésiliens chaque fin d’après-midi la semaine et à longueur de week-end tous les week-ends. Après eux, se dessinent les esquisses d’une plage à demi-noyée encore par les palétuviers en train de mourir, lent processus d’un cycle naturel qui s’étend sur plus de deux décennies. La petite plage est ainsi encore absorbée par la vase collante qui, bientôt, sûrement, disparaitra. En attendant, les morceaux de troncs sont charriés par les vagues et l’eau, franchement marron quand l’océan s’agite, approximativement translucide à l’étale, n’est pas tout à fait verte en été, quand les coefficients sont très faibles et la houle, si lointaine.

Le lieu sacré se situe un peu plus sur ta gauche, quand tu regardes l’océan. Tu ne le distingues pas complètement mais tu sais sa présence. Ce lieu, c’est ton spot. Il est presque en face de chez toi. Et il est tout aussi précieux qu’imparfait. Là, les vagues naissent et meurent presque aussi vite que ton souffle exalté, lorsque l’onde vient à te recouvrir et te purifier, toute de couleur marron qu’elle est.  Tu sais quelle est ta chance. Tu sais parfaitement que le bonheur de surfer ces déferlantes un peu faiblardes tend à faire vivre la fragile connivence qui existe entre ce qui est là depuis toujours, et toi, l’éphémère.

Le tour d’horizon n’a pas duré une minute. Tu as pu constater que tout, absolument, était en place. Toi, cœur vibrant et abreuvé, installé en ce sein, tu n’as plus qu’à poursuivre.

Bien sûr, tu restes pieds nus. Tu adores sentir le contact du monde directement dans la voute plantaire. Tu ouvres maintenant cette porte qui fait toujours la maline, en ne grinçant plus qu’il ne faudrait, puisque ton frère, dans la chambre d’à côté, ne s’est pas encore levé. Mais si tôt la porte ouverte et son grincement derrière toi, tu réapprends vite l’essentiel. Dans cette maison, à cette heure-ci, ce bruit ne gène plus que toi, et peut être la musique naturelle, ce silence empli des mille bruits environnant. Tu jettes un œil et la chambre est effectivement vide. Il te reste les images et les souvenirs pour combler ce qui ne peut l’être, ce vide et ceux d’après, les deux dernières chambres de l’étage, celles situées près de l’escalier, et que tes sœurs ont également quittées. Tu ne traînes pas trop à l’étage.

Tu descends les escaliers sans te presser, sans vraiment faire attention aux petits bruits tranquilles que font tes pas. Tu es encore imprégné de la nuit paisible que tu viens de passer mais aussi de cette nonchalance, tendancieusement acquise au fil des ans, et dont pour rien au monde tu ne voudrais te départir. Et il ne s’agit pas de la chronique d’un monde édulcoré, mais du sang qui coule aujourd’hui dans tes veines.

Tu passes devant la grande table du salon et tu devines qu’elle se sent délaissée. Elle n’accueille plus ces fameux repas où le père tenait la présidence et la maman, le gouvernail. Elle n’entend plus les parfois fameuses remarques péremptoires « Ta purée est trop salée… Ma chérie », et ce possessif qui tentait sincèrement mais trop tard d’adoucir la sentence.

Arrivé à la cuisine, tu te prépares ton petit déjeuner : du lait froid, trop d’ovomaltine, encore plus de sucre en poudre, tout ça allègrement versé sur une grande quantité de Corn Flakes. Tu as eu le temps de chaleureusement saluer le vieux Boule, le robuste chien des grands froids que le climat local, chaud et dense, surtout très humide, aura finalement rabougri bien plus vite que prévu. Tu as également eu droit au joli concert que donnent les deux chattes larmoyantes, en attente furieuse de la très sainte pâtée.  Toutes deux font naître le bruit le plus fortement détonnant au sein de ta sereine matinale, surtout Nana, vaste siamoise dont le ventre est devenu trois fois plus gros qu’elle, et dont le seul miaulement part si loin dans les aigus qu’il sait parfaitement te faire assimiler la première urgence de la journée : qu’elles soient nourries et que ce bruit cesse ! Tu ne leur en veux pas plus que cela d’ailleurs, le temps de les servir.

De ton côté, une fois ta gouteuse mixture préparée, tu aimes bien manger debout, bol dans une main, cuillère dans l’autre, en te baladant tranquillement sur la terrasse et dans le jardin. Alors, puisqu’il faut franchir la porte de la cuisine pour accéder à ce petit paradis, te voilà bien obligé de prendre les clés de cette fichue grille, dégât réactionnaire de ton papa, qui l’avait faite posée, comme sur toutes les portes et fenêtres de la maison, immédiatement après l’agression qu’avait subie ta maman dans cette même cuisine, victime d’un clandestin présumé, affamé, désœuvré ou en manque, qui avait fuit le Surinam voisin en pleine guerre civile, vague de misère et de violence qui déjà déferlait sur nous, les kourouciens, et qui, sans que nous ne l’admettions encore, précipitait l’âge d’or de notre cité vers son terme.

Quand bien-même, tu adores encore cet endroit. C’est ici le royaume des hibiscus et de plantes luxuriantes, de fougères géantes, de citronniers et de jasmins à l’odeur si fine, qu’il semblerait que ces fleurs soient déterminées à nous enseigner la beauté. Parmi ces reines, trône un roi magnifique, palmier évanescent sans doute immortel, sur le parterre d’un gazon impeccablement entretenu, fruit du labeur quasi quotidien de ton père, qui travaille donc encore après le vrai travail. 

- Ha, ça me fait du bien mon fils, ça me vide la tête, te répond-il quand tu lui demandes pourquoi il ne se repose pas. 

Mais tout ça, ces histoires d’hommes, c’est beaucoup plus tard qu’on les comprend. Maintenant, tu n’as qu’à laisser tes yeux être le guide. La terrasse, protégée des averses foudroyantes et du soleil cuisant, est l’antre de mille orchidées, la grande passion de ce papa à la main verte. Il s’en va seul les débusquer en savane ou en Amazone, comme un gentil aventurier, et en cela sans doute vit la plus intouchable part de son être, la part de l’artiste, ce violoncelliste né qui ne devint qu’un grand médecin biologiste.

Tu ne connais pas le nom donné à toutes ces belles, qu’il a soigneusement disposées ou suspendues pour que chacune soit mise en valeur, sous condition de leur rendre visite. Toi, tu le fais presque tous les jours, alors tu sais presque par cœur leur emplacement à toutes. Tu découvres ainsi celles qui ont fleuri depuis votre dernière rencontre ; les plus fréquentes sont des étoiles jaunes tachetées de pourpre, avec lesquelles il faut intimement flirter pour en percevoir la senteur de miel sauvage. Les plus belles et les plus rares, on les oublie, parce qu’on ne les a vues qu’une fois ou deux seulement.  Elles sont aussi devenues une part de toi, discret voyage fait de formes, de surprise, de couleurs, et qui te lie en silence et plus sûrement que bien des mots, au seul de ta famille qui soit demeuré dans ce pays avec toi. 

Tu as cours dans un quart d’heure. Tu as encore du temps devant toi. Tu finis ton petit déjeuner et, en revenant sur tes pas, tu poses le bol dans l’évier de la cuisine. Tu remontes à l’étage mettre tes baskets et enfiler un des tes nombreux tee-shirt à l’effigie d’une marque de skate, un Vision Street Wear ou mieux encore, un Santa-Cruz, vers lequel va depuis toujours ta préférence. Tu quittes ta chambre et tu empreintes une dernière fois le couloir de l’étage. Tu es dans un bon jour, alors tu prends le temps d’un petit détour à la salle de bain, où tu t’efforces en vingt-cinq secondes de te brosser les dents.

L’air s’est déjà perceptiblement réchauffé. Tu es redescendu, cette fois-ci de manière un peu plus vive et enjouée que la première fois. Tu as des impératifs mais il te reste bien quelques minutes. De toute la collection d’orchidées, tu n’as vue que celles se trouvant à proximité de l’entrée, au devant de la maison, puis sous le garage couvert qui fait face aux autres maisons du quartier. Tu sais très bien que le plus beau de la collection se situe de l’autre côté de la terrasse, tout au fond, juste au niveau de ta chambre. Là, ton père a fait monter un pan de mur entier en lattes de bois, d’une essence locale parmi les plus nobles et dont une fois encore, tu ne parviens pas à te souvenir le nom. Sur ce très beau support, il a suspendu et disposé, avec soin et ingéniosité, les plus beaux spécimens des plus belles espèces. C’est presque magique à voir, quand plusieurs d’entre elles fleurissent de concert, dans un accord tacite, sans doute pas uniquement conclu pour ravir les yeux de l’homme et ceux de l’enfant.

Tu te diriges encore assez tranquillement vers elles. Ton être sait que tu vas obligatoirement passer devant ton vélo, vielle relique bleue toute rouillée, élevée par toi au rang du très rare allié éternel, mais que tu poses négligemment chaque soir contre le mur, juste après l’angle du garage, là où l’on ne peut guère l’apercevoir depuis la rue. Bien que ton père te l’ait souvent répété, tu as presque chaque fois la flemme d’aller chercher la clé du cagibi dans la maison, pour revenir l’y enfermer ensuite. Alors quand tu rentres le soir, après les cours, le skate, la plage ou le centre ville, tu l’abandonnes sur ce mur pour qu’il y dorme, protégé des eaux de pluies par le toit seulement, ce qui bien sûr ne l’empêche pas de se détériorer lentement au fil des saisons, celles-ci berceaux inlassables d’une immuable et corrosive humidité.

Il ne te faut qu’un instant pour te rendre compte que ton vélo n’est plus là. Les orchidées, tu les oublies aussitôt. La seule chose qui compte pour toi, à cette seconde, c’est que ton vélo n’est plus là. Ta vieille bécane cabossée, sans frein et sans garde-boue, dont la roue arrière est totalement voilée et qui te permet d’ordinaire de rejoindre le lycée en trois ou quatre minutes, a disparu. Ton légendaire vélo. Volé et envolé ! Ça te fait immédiatement mal au ventre : c’est une part de toi qu’on t’arrache, un illustre emblème qu’on déchire, ton principal moyen de locomotion qui disparaît. Les trois minutes qui te séparaient de ton lycée vont en devenir dix. Au minimum. Si tu coures efficacement et que tu ne crains pas la suée qui sans faute accompagnera ton inutile effort. Dépité, tu maudis le voleur et tu l’insultes, d’abord en créole « patat mama ! », puis plus vulgairement ensuite.

Tu es doublement touché, car au-delà du préjudice qu’on t’inflige, tu détestes être en retard. Etre en retard, cela signifie se faire remarquer. Et les grands timides n’aiment pas se faire remarquer, même lorsqu’ils parviennent à donner le change la majeure partie du temps, en se faisant passer pour des trublions. Ce n’est pas ton sens de la bienséance qui va être mis à mal, mais ton intimité, ce qui te constitue et fait de toi un être si peu sûr de lui, alors que tu sais pourtant déjà si bien manier la réplique : ils n’auront pas le dernier mot !  Devant ton prof et tous les autres, tu trouveras les termes qu’il faut, à n’en pas douter, même haletant, même trempé, tu sauras t’en sortir en les faisant rire, ce qui couvrira bien assez le bruit de ton vacillement interne, mais pour eux seulement.

Tu restes planté là quelques secondes. Tu tentes également de rire de cette tragédie douce-amère.  Mais tu n’y parviens pas. Durant l’instant d’après, tu fixes un point vague au fond du jardin, comme si tu attendais que quelqu’un ne vienne et ne pose gentiment la main sur ton épaule, pour te dire ensuite : 

- Viens, ce n’est pas grave, je t’emmène… Mais le jardin, les orchidées et les plantes n’ont pas de mots pour ce qu’il t’arrive.

Tu te précipites. Tu vas chercher ton sac, il était prêt. Mais tu ne trouves pas les clés de la maison. La tendre panique t’empêche de voir du premier coup d’œil qu’elles sont exactement là où tu les as laissées, sur la porte. Tu les cherches un peu partout, perdant un temps précieux, jusqu’à ce qu’un sursaut de lucidité ne te permette de résoudre ce mystère de polichinelle. Tu fermes donc la porte et puis la grille ensuite. Cette seconde entrave,  que tu hais, que tu hais d’autant plus qu’il semblerait soudain qu’elle ait raison d’être là, unanimement, dans ce village où autrefois rien ou presque n’était jamais fermé à clef et où être libre, ça voulait dire attraper une goyave mûre dans l’arbre du voisin sans risquer les hurlements de son chien de garde, construire avec tes potes une cabane sur la plage, s’y saouler et y dormir, sans jamais risquer de se réveiller le couteau sous la gorge. Forfaits anodins, ou un peu plus inavouables, une terre de jeux sans limites, que l’on cadenassait peu à peu.

Tu es en rage, ta magnifique rage de gosse qui enlace le vol de la bicyclette tordue aussi étroitement que la perte d’un repère, et aussi sûrement que ce méfait accélère légèrement la chute.  L’état d’apesanteur, qui a pris fin.

Tu te mets à courir, avec une boule qui te prend exagérément le ventre. Tu t’en rends compte assez vite et tu ralentis, porté soudain par une alarme qui ne sonne plus aussi fort, tandis que défilent sur les côtés les maisons d’Amaryllis et les bougainvilliers complices, et que quelque part un peu plus loin, dans une classe de seconde, un professeur qui vient d’appeler ton nom n’obtient en guise de réponse que quelques douteux ricanements juvéniles, qui ne pourront troubler que partiellement le doux écho de ton souffle, déjà noyé par la lourdeur pure et astreignante de l’air équatorial.