vendredi 19 juillet 2013

La conscience égarée de Jacques




Je suis la conscience égarée de Jacques. Son ventre mou.

Celui qui tire sur Jacques, à ne percevoir de lui qu’un sourire assassin d’homme sûr de sa condition.

Je méconnais la métaphysique de Jacques ; je suis son idiome fantomatique.

Je reconnais la métamorphose de Jacques ; je me cache derrière son reflet.

J’ai entendu parler du miracle de Jacques : loin au delà de ses propres gestes et actes, est une petite fille qui le regardait avec attention et convoitise. Qu’aurait dû être le mot de l’enfance ? Pour qui existe t-on ? Pourquoi doit-on se battre ?

Dans les rumeurs alentours que Jacques a conçues, il m’a semblé que le bonheur se faisait parfois une place. Se peut-il que la rumeur de Jacques dise vrai ?

Qui accroche à notre cou la seule médaille véritable ?

Jacques doit être heureux à ne savoir que le nécessaire ; essentiellement parce que le nécessaire de Jacques ne se partage sans aucune frivolité, aucune accoutumance.

Il est temps d’armer les purs de couteaux bons à trancher la part de l’esprit vicié, celle qui ne veut pas comprendre qu’il est moins dangereux de vivre que de chercher sans cesse le sens de l’existence.

J’arpente la route cabossée que Jacques n’a pas su prendre, bordée par les nénuphars de l’enfer, menacée par une vertu se réclamant du précipice.

On dirait que Jacques se fiche un peu de moi. Mais celui qui connaît Jacques n’ignore rien de sa mécanique interne, un altruisme excluant toute probité.

Il n’existe pas de dialogue entre Jacques et moi. Nos regards se croisent, une fois la nuit tombée, lorsque l’un s’endort et l’autre s’éveille, relais passé entre un fauve et une  vipère.

Qui prend la nuit ? Qui voudra du jour ? Deux questions qui s’évanouissent à chaque fois, sans ne produire aucun son.

Je parcours maintenant les rêves de la nuit qui s’efface. J’y relis les mêmes chapitres, que Jacques a seulement écrits autrement. Je demande à la lueur du jour si elle voudra bien m’en affranchir. Bienveillante, foi incontestable, elle répond :

- Oui, jusqu’à la nuit prochaine.

Je regarde le Ciel, la leçon que nous donne le Monde chaque jour.  Je frémis un peu. J’ai envie d’une cigarette.

L’écho. Les tempes. Le feu.

Je reconnais la Ligne, par delà la première lueur.  Je la ressens au fond de moi.

Ce n’est pas si mal.


vendredi 21 juin 2013

ZEITGEIST - 1/7ème – Les mots


Ce texte n’est pas libre de droit.
Il a fait l’objet d’un dépôt à la SACEM, 
Société des Auteurs Compositeurs et Editeurs de Musique.


ZEITGEIST


Merci de m’avoir donné la vue.
Et merci de m’avoir rendu aveugle, pour que je voie mieux encore.
Chant guerrier. Echolab – Higth Tone.


1/7ème  – Les mots

Tu as bientôt quarante ans. Tu fais le grand saut dans quelques mois.

Tu aimes les mots. Tu aimes les mots et la musique depuis toujours. Aussi loin que tu te souviennes, les deux sont indissociables dans le parcours qui te fait.

Tu ne peux pas situer exactement quand cela commence. Ni pourquoi. Cela commence, simplement. Et ne cessera jamais.


Si nous engageons par les mots, tu peux d’abord parler de toutes ces bandes-dessinées. Tu adores inconditionnellement Cornelius et Blutch, les  deux héros des Tuniques bleus. C’est dans les petites bulles que l’on apprend à aimer les histoires.

Les premiers livres, les premiers marqueurs, tu les lis avec passion, dans ta chambre, à Kourou, dans la maison des Amaryllis. Tu entends l’Atlantique guyanais respirer lorsque tu laisses la fenêtre ouverte. La clim fait le reste, le reste du temps.

Que ma joie demeure, de Jean Giono. Quelle était verte ma vallée, de Graham Greene. Marcel Pagnol, bien sûr. Une saison blanche et sèche, d’André Brink. Puis des livres plus ardus, assez vite, tirés de la bibliothèque de tes parents. L’un d’entre eux, Cellule 2455, de Caryl Chessman, te marque plus que les autres.

La vie d’un homme avant la mise à mort, dans le couloir du même nom. Un livre que tu n’oublieras jamais. Il t’emmènera indéniablement vers la littérature américaine contemporaine. Du maitre Léviathan, de Paul Auster, jusqu’à la poésie vitriol de Charles Bukowski, dont tu penses avec sincérité lire jusqu’au dernier des mots. Son ragoût du septuagénaire, les contes de sa folie ordinaire, ceux peut-être qui te toucheront le plus. Tant de poésie pour un seul homme !

Bukowski appellera John Fante, la sincérité de son chien stupide, le miracle désincarné de Demande à la poussière. La Trilogie des Confins, de Cormac McCarthy. Existe-t-il une plus belle littérature que celle-ci ? Tu collectionnes aussi les auteurs. De lui, tu liras tout.

Revenons à la littérature française, avec le Voyage au bout de la nuit, de Louis Ferdinand Céline. Tu lis ce livre sur le tard. Tu écris depuis longtemps. Avant de lire ce livre, tu ne sais pas qu’on peut faire ça avec les mots. Tu l’ignores. C’est une claque monumentale dans ta vie de lecteur.  

Tu ne cesseras jamais de lire. Tu as récemment partagé, sur ton réseau social, une très belle photo d’un livre empoussiéré, libéré par une paire de mains. Cela disait : ouvre un livre, c’est lui qui t’ouvrira.

Tout est dit. La voix interne est magique. Il faut la faire parler. Toujours.

Qu’en est-il de l’écriture ?

Tu peux avoir envie de parler de beaucoup de choses lorsque tu écris. Avant tout, en toute logique, de ce qui t’a simplement touché, dans le bien comme dans le mal, ou plus durablement réalisé, en prenant une part de toi que tu ne pourras plus reconquérir, en te donnant un fragment d’un sacré dont tu n’imaginais même pas qu’il puisse exister. Tu voudras parler de ce qui t’a blessé, détruit, émerveillé, changé à tout jamais.

Cela doit vouloir dire que vivre n’est pas une leçon facile. Qu’apprendre à accepter ce que nous sommes n’a rien d’un exercice aisé, tous funambules, arpentant les écumes sur les fils des vies que nous avons nous-mêmes façonnées.

L’écriture débute vraiment en quatrième, avec madame Piétri, au collège de Kourou.  Elle sème la première graine. Elle lit tes rédactions à toute la classe, peut-être une fois sur deux. Elle aime tes histoires. Elle les lit à tous les autres élèves. Tu es minuscule, complexé. Tu portes des lunettes. Mais ta prof de français te lit. Tu as ça pour toi.

De toute ta scolarité, personne ne te renverra jamais quelque chose d’aussi beau, y compris durant tes six années universitaires. Les mots sont intimes. Ils sont le profond de nous. Madame Piétri a peut-être deviné que tu aimeras raconter des histoires.

Elle te fait un merveilleux cadeau. Elle non plus, tu ne l’oublieras pas. Tu entendras longtemps le son de sa voix, le ton qu’elle emploie lorsqu’elle te lit, la chanson de son accent du sud qui perce de tes petits mots d’ado, l’air si épais de vos classes équatoriales.

Tu écris ton premier récit à vingt et ans, petit homme aux cheveux longs, qui raconte ton premier chagrin d’amour, une peine méritée. Tu trahis un ami pour cette fille, seulement quelques mois plus tôt.

Tu t’emportes, te laisses séduire par un sourire d’ange, des atours physiques indéniables.  Une attirance réciproque immédiate nait, à l’instant même où vous vous apercevez sur le quai de la gare d’Arcachon. Tu viens en vacances en couple. Estelle repart avant toi.  

Tu penseras encore longtemps à cette trahison, ta seule à ce jour en amitié, et à ce long coup de fil donné à l’homme que tu viens de trahir. Tu lui demanderas pardon. Il aura tellement mal, qu’il lui faudra six longues années pour te reparler.  

Parmi tous les mauvais choix que tu feras au cours de ta vie, il sera sans doute ton seul vrai regret : sacrifier une vieille amitié pour une romance longue d’à peine six mois.

Il y a des filles comme ça. Elle te quitte par lettre, une dizaine de lignes, qui arrive le jour même où elle doit te rejoindre, le temps d’un week-end. Fou amoureux, tu découvres sans ne rien comprendre, sans ne pouvoir y croire, une suite de mots annonçant la rupture. Elle te brise net. Ta mère va immédiatement t’acheter une cartouche de Lucky Strike.

L’écriture devient un exutoire, pendant plusieurs mois, presque tous les jours. Des diatribes, des envolées lyriques. Les espoirs d’un jour, toujours rattrapés par les obscurités, tes nuits devenues blanches, dans les incessantes fumées de cigarettes.

L’été 1996 se profile, alors que la douleur a bien du mal à s’estomper. Mais c’est le temps béni des vacances et du retour tant attendu chez toi, en Guyane. Tu pars sans avoir totalement validé ta licence, qu’il faudra obtenir aux rattrapages de septembre. Cela ne t’empêchera pas de faire beaucoup de conneries cet été là.

Durant ces deux mois, à Kourou, tu écris tes premières nouvelles, délaissant enfin les peines trop répétitives du récit du petit homme aux cheveux longs. Ton père n’habite plus les Amaryllis, mais au bord du lac, près du Glacier, à l’entrée de Monnerville. Il y a une grande terrasse, de l’air, des moustiques. Tu aimes bien. Mais ça pince furtivement le cœur, en l’évocation sous-jacente d’un quelque chose de ton histoire qui ne reviendra plus. 

Il n’existe pas de recette toute faite lorsque l’on a mal au ventre. La rage se transforme en excès, en ivresse. Tu fais la fête, rentres à pas d’heure, grisé, la plupart du temps. Le matin, au lieu de réviser tes cours de biochimie, les plus barbants que l’on puisse imaginer, tu regardes les JO de Marie-Jo et tu écris. Dans la mollesse d’un été sans amour, tu fais naître Sam, un jeune paumé héroïnomane, errant dans les rues.

Tu écris aussi les trois dernières briques, une inversion des rôles : à la fin de ses études, un fils abandonne sa famille. Il s’expatrie. Durant des années, il ne se soucie plus guère des siens. Il ne revient qu’à l’heure où son père s’en va. Sur son lit d’hôpital, ce dernier lui donne un héritage verbal si fort, que le fils, suffocant, doit détourner les yeux. Il regarde sa mère et, dans ses yeux à elle, voit finalement mourir le patriarche.

Lorsque tu fais lire ce texte à ton père, il te regarde un peu bizarrement, puis lâche d’une voix feutrée :

- Il me plaît ton texte, même s’il est un peu étrange. Pourquoi voulais-tu que je le lise ?

Tu ne lui réponds pas. L’été s’écoule en pente douce. Tu obtiens ton permis de conduire. Tu continues à faire la fête, à boire ; la bête ne se noie pas si facilement. Le temps est compté, il est une douce accélération vers un inévitable retour.

La dernière soirée, Xavier et toi jouez jusque tard au foot américain, sur les terrains de la Cocoteraie. Tu lui envoies des missiles ; les déracinés. L’Atlantique, derrière toi, n’est plus qu’une aventure opaque, sans nom.

Tu reviens à Limoges, alors que la ville est déjà engloutie par les pâles et grises lueurs de septembre. Tu détestes les automnes métropolitains.

Ton deuxième recueil, petits épisodes avec soi-même, voit le jour entre 1998 et 1999. Il matérialise la transition entre la vie universitaire, finalement si parfaite, et le monde du travail, une énigme qu’il faudra bien résoudre. Il deviendra aussi l’incarnation des choix amoureux que tu feras, dans tes maladresses habituelles.

Beaucoup de poésies, beaucoup de questions. Quelques bons textes. La chanson silencieuse, ta première récurrence en écriture, prend vie au cours de ce deuxième cheminement.

Tu écris ton premier conte à la même époque, en narrant la rencontre fatale de deux êtres d’exception : Nathan, un homme de bien, et Adréback, le dernier des dragons. L’idée de ce récit est venue d’une citation de Borgès que tu aimes beaucoup : il y a quelque chose de plus terrible et de plus merveilleux que d’être dévoré par un dragon, c’est d’être un dragon. Il y a quelque chose de plus étrange que d’être un dragon, c’est d’être un homme.

Lorsque tu fais la lecture d’Adréback à Claire, la magnifique, ton récit est un peu maladroit. Mais elle est touchée, et son sourire est merveilleux lorsqu’elle t’embrasse.

Tes choix, ton premier job, t’amènent à quitter Limoges au début du mois de juin 1999. Tu laisses une ville que tu n’as pas aimée, ton père, revenu chez toi tenter l’impossible, ta maman. Tout. Tu coupes tes cheveux, que tu as laissés pousser pendant sept ans. Tu écriras une belle lettre bien stupide à Claire, pour lui apprendre que votre histoire est terminée, elle aussi. 

Le 13 septembre de la même année, tu t’installes à Toulouse, rue des Lois, avec Mathilde, que tu viens de retrouver. Votre histoire ne marchera pas. Tu continues à écrire, tes pensées,  des nouvelles, des chroniques : attentat, ou comment un état transitoire peut conduire au passage à l’acte terroriste, la juste combinaison, cool police, Buko… Fragments et extraits de tes imperfections, tu cherches en eux des réponses à des questions que tu ne parviens même pas à formuler.

Puis ta vie bascule.

Tu vis, coup sur coup, les deux pires expériences de ton existence. En 2001, la sclérose en plaques de ton frère est diagnostiquée. En 2002,…

Tu écris à cette époque comme jamais, ta survie. Un livre surgit de ces ténèbres : le Supplice de Dieu. Trois cents feuillets. Tu n’iras pas au bout. Tu te perdras de bien d’autres manières.

Les années noires prennent fin en 2006, avec ce premier voyage en Corse, début mai, que tu entreprends en camion avec Much et Virginie. Le printemps resplendit et ses lumières confèrent à Bonifacio des atours de grande dame.

Vous devinez la Sardaigne en face de vous, depuis les forts et les canons. Instants de grande amitié, de paysages farouches, tu découvres, sur les marchés fleuris, le saucisson d’âne et l’amour des olives.

Tu prends ensuite la route du Portugal, avec Denis et David, vivre avec eux le premier trip surf de ta vie. Dix jours inoubliables, où vous découvrez la baie d’Arrifana, un bon deux mètres ce jour-là, et puis enfin Beliche, la dernière plage à l’extrême sud-ouest du continent européen, la plus belle vague que tu n’aies jamais surfée.

Comme une bonne surprise, vient enfin ce temps où tu ne cours plus après de vieilles chimères. Tu retournes au Portugal dans les grandes chaleurs du mois d’août, avec toute la bande des Psytawa, pour l’édition du Boom Festival, qui réunira plus de 40 000 tranceux, venus de toute l’Europe, du monde entier.  

Tu rencontres Marjorie là-bas. A l’instant où elle pose la tête sur tes genoux, ton cœur se met à battre la chamade. Ton cœur ne bat plus depuis quatre ans. Sophie et Ivan sont en face de toi lorsque cela se produit. Tu devines, dans leurs regards, la joie et la surprise qu’ils ressentent à te voir pareillement frémir. C’est la première fois depuis qu’ils te connaissent.

Vous vous aimez très vite, très fort. Vous vivez une vraie romance. Elle quitte tout pour te rejoindre, un an plus tard. En te donnant des responsabilités d’adulte, beaucoup d’amour, et puis enfin un fils, ce que tu as réalisé de mieux dans ta vie, elle fait de toi un homme accompli. Tout n’est pas rose. Mais enfin. Le ventre mou de l’âme s’est endormi. Les écrits s’estompent avec le temps.

Ton père meurt le 27 mai 2010.

Le 30 juin 2011, alors que tu assistes à Paris, avec Alex, à la représentation inoubliable de The Wall, jouée par un Roger Waters en très grande forme, ta mère effleure la mort elle-aussi.

Tu as vu la mort un an auparavant, en Guyane, dans la froide commissure ensanglantée des lèvres de ton père, fermées à tout jamais. Tu la revois dans les yeux de ta mère, une infinie terreur, ce premier juillet, lorsque tu la retrouves sur son lit d’hôpital. Elle frôle les abimes. Elle ne s’y laisse pas tomber.

En août, vous partez en Crète avec Marjorie et Ethan, qui galope déjà un peu partout. Vous avez besoin de souffler. Vous passez une merveilleuse semaine de vacances.  La mer de Lybie scintille. Ethan saute dans la piscine sans vous prévenir. Vous avez peur puis vous riez, avec les autres vacanciers, des exploits du petit casse-cou. Tout est calme.

Tout est calme, sauf en toi. Tu écris Matala. D’autres textes suivront bientôt, dont Amaryllis, une évocation du Kourou de ton adolescence. Tu crées ton blog d’écriture en septembre, une première, un cap à franchir : être lu.

La bête s’est réveillée. Elle a repris vie, au fond de ton ventre. Il va falloir la nourrir maintenant, l’alimenter, coûte que coûte.

En quelques mois à peine, tu fais basculer ta propre vie une seconde fois. Tout ce que tu as bâti durant dix ans, tout ce qui compte vraiment, tu le balayes. Tu le balayes d’un simple revers de la main. Un oui, plutôt qu’un non.  

Tu as besoin d’une réponse.

Tu l’obtiendras.


A l’heure où tu écris ces lignes, le printemps 2013 s’est oublié dans les pluies interminables. Ces dernières n’ont pas empêché l’éclaircie.

Tu as compris que les incroyables dragons de la vie terrestre ne se domptent pas. Tu as compris, sur la route de ton deuxième trip surf au Portugal, Mike à tes côtés, qu’il ne sert plus à rien de les chevaucher.

Il t’aura fallu presque quarante ans pour le reconnaître, mais tu le sais maintenant. Le dragon, c’est toi.

Tu as tant aimé au cours de ta vie. Tu t’es si souvent trompé, homme de bien. Tu écris depuis tout ce temps, depuis ces premières fois, au collège de Kourou, dans les classes de Madame Piétri, où, de tes simples mots, tu pouvais encore inventer dans tes rêveries toute la suite de l’Histoire.

Tu écris tous les jours aujourd’hui, le plus simplement du monde, simplement parce que tu aimes ça.

Le chemin au devant est une invention, où tout reste encore possible. Il suffit d’ouvrir les yeux, de respirer l’air de la Terre, de ressentir que le monde n’est pas seulement un sang qui hurle. 

Enfin.




2/7ème – La musique 




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A paraître prochainement. 


jeudi 13 juin 2013

ZEITGEIST


Ce texte n’est pas libre de droit.
Il a fait l’objet d’un dépôt à la SACEM, 
Société des Auteurs Compositeurs et Editeurs de Musique.



ZEITGEIST


Merci de m’avoir donné la vue.
Et merci de m’avoir rendu aveugle, pour que je voie mieux encore.
Chant guerrier. Echolab – Higth Tone.


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A paraître prochainement. 





mercredi 29 mai 2013

La Reine Coquelicot




Est-ce que tous les hommes poursuivent de grands rêves ? Ont-ils seulement le choix ?

L’amour est-il le plus grand de tous ? Fait-il de nous des êtres  humains ?

Ceux qui sont morts, ceux qui ont vécu, ceux qui nous ont construits, ne les oublions jamais. Ils sont notre cœur qui bat.

Dans la pâle lueur du nouveau jour, se dessine déjà l’esquisse d’une prochaine rêverie. Il faut ouvrir les yeux, respirer l’air de la Terre, sentir le sang cogner à l’intérieur de soi, la navigation de notre âme. Notre constitution.

Peut-on remplacer un grand rêve par un autre ? Nous avons tous la réponse : nous sommes vivants. Mourir ne suffit pas.

C’est dans le Choix que l’on trouve ce que l’on est.  C’est en Lui donnant corps qu’on le devient vraiment.

Les pages s’endorment, le miracle subsiste.

Le cœur, le souffle et la vertu.

La Ligne, l’espérance de demain.

Au revoir, comme on dirait je t’aime. Dans la caresse des anges, tous ceux qui croient en nous… 

samedi 18 mai 2013

Ephemeris






Alors...

Je suis dans  la rue, un étranger. Des noms résonnent dans ma tête, il fait plus froid au dehors qu'au dedans.

Je suis dans une rue sans nom, des visages s'amusent à défiler avec Fantômas comme chef d'orchestre. Je n’ai pas vu assez de ses films. Il m'en veut, c'est sûr. Alors à la fontaine des horreurs, je vais boire un peu d'eau colorée de bleu ; sans doute est-ce la couleur adéquate.

Je vais voir si j'y suis pas et j'y suis pas. Alors je rentre chez moi boire un peu d'eau verte, là dans le frigo des aliments frais ; ne sont plus que les hypermarchés qui comptent. Au bout d'un moment, je vais voir dans la glace si l'espion y demeure toujours et il y demeure toujours. Je laisse l'espion en me demandant s'il pense comme moi à propos de lui : y sera t-il encore la prochaine fois ?

Cette pensée me réconforte, alors je retourne dans les rues qui ne portent ni nom, ni emblème, seulement les gens qui marchent dessus. C'est une belle histoire, j’me dis, en voyant que l'amour peut être aussi introuvable que le béton prolifère partout. De là, naîtra peut-être un cauchemar moins pénible que le précédent.

J'étais nu, seul, au milieu d'une troupe d'artistes. Se trouvaient là un trapéziste et des jongleurs, une belle femme – car même dans les cauchemars j’ai besoin d’un peu de beau - un ours blanc roi de l’animalité,  ainsi qu’un magicien avec des jeux de cartes innombrables qui exécutait des tours assez fantastiques mais dont la mémoire n’a pas le droit de se souvenir.

S’exerçait également un lanceur de couteaux qui visait au mieux le mauvais coeur qui réside en chacun d'entre nous. Celui-ci était merveilleux et en noir et blanc et il imposait le Droit sous la voûte des cieux humains car il ne craignait jamais de rater le Mal. Des danseuses d’Eros dansaient si lancinement qu'elles réinventaient l’hypnose dans leur mouvance. On aurait dit qu’elles voulaient atteindre elles aussi la voûte de leur grâce avec leurs talons en aiguilles d'or, car briller fait aussi partie d’un rêve, même s’il est cauchemardesque.

Etaient finalement présents un nombre impressionnant d'acrobates mais eux, ils avaient un air menaçant de gangsters et puis surtout, ils rebondissaient dans tous les coins et en tous sens, sans s'occuper de la gravité ou d'autres problèmes du même genre – et on ne pouvait pas leur en vouloir.

Sauf moi.

Parce que j'étais nu et que je ne faisais aucun tour. Je n'étais ni beau, ni en noir et blanc, ni rebondi, ni en plastic souple, ni touché par la grâce ou la sensualité, ni en nombre en fait. Je n'avais pour moi que mes yeux grand ouverts et ces derniers, loin de pouvoir cacher mon sexe peureux et atrophié, ne dissimulaient pas non plus mon grand trouble, du fait de me retrouver dans ce monde d’hyperboles, sans aucun autre artifice qu’une irascible envie d’y échapper, comme on veut parfois et à tout prix ne pas faire partie d’un Tout.

Mais il fallait que le show go on, bien que je fusse encore sous le joug d’être la seule conscience narrative fréquentable de ce songe. Les premiers changements advinrent ainsi et l’obscurité cerna en un instant ce soleil fou et brutal qui faisait la lumière plus belle qu'une simple lampe même très puissante l'aurait faite –  il ne s'agit pas de prendre partie mais quand même.

Cette pénombre nouvelle fit de ces êtres des êtres encore plus beaux et magiques qu'ils ne l'étaient déjà dans la respiration des âmes endormies, car je les voyais moins clairement, une devinette, et je sentais leurs souffles à tous, discrets, doux et fugacement envahis de certitudes intemporelles.

Leurs mouvements semblèrent suspendus aux invisibles fils d’un poème de troubadour ; on désirait tellement la cueillir cette beauté insufflée des anges et qui coulait dans leurs veines  d’alcôves de pacotille, que je me sentis légèrement mieux, car discrètement oublié et sensiblement moins visible, mais toujours aussi nu et malgré tout, pas encore au bout de tous mes rêves.

Cependant, bien trop vite à mon goût et sans que je n’y fis nullement préparé une fois encore,  les choses comme on dit prirent soudainement une autre tournure : ce premier mouvement de soleil et de découvertes laissa place à un second, qui me parût très impatient et aussi désinvolte qu'inévitable, la tempête venant déchirer les chaleurs estivales en un immense craquement d’air.

C’est ainsi qu’un projecteur braqua horriblement sur moi une lumière abominable de robustesse. Le prodigieux effet de mise en garde était d’autant plus convaincant que tous les mouvements et les souffles s’évaporèrent au même instant dans le mystère et l’immobilisme.

Je restai totalement interdit, oubliant même la nudité de ma condition, d’ailleurs toutes les autres conditions avec elle. Que pouvais-je bien faire ? Que pouvais-je espérer ? Existait-il seulement l'ombre d'une solution ou d’une échappatoire ?

L’évidence n’était qu’un Non majuscule, un de plus : mon rêve ne me laisserait pas filer aussi facilement. Aucune chance.

Alors je pensai très fort à la dernière étreinte. Cela avait été pas mal quand même, j’avais besoin de faire la part des choses. Fermant bientôt les yeux, créant le vide partout autour de moi, j’allai chercher dans les recoins profonds de la mémoire l’intimité d’une nuque et les reflets d’un regard qui peut à lui tout seul brûler entièrement l’univers. Je m’imprégnai aussi ardemment que possible de ce tempo qui est une vie à part entière, dans l’exclusivité et la puissance des saccades, dans la vérité des essoufflements et dans la peau, dans la peau qui t’envahit si parfaitement qu’elle en devient la seule mappemonde possible. 

Et bientôt alors je bandai. Incontestablement.

Et cette incontestabilité détruisit immédiatement le projecteur et tout ce qu’il y avait de néfaste dans le rêve. Tous alors, acrobates, danseuses, jongleurs, ours blanc, magicien, trapézistes, m’applaudirent, unanimement satisfaits. Ils m’applaudirent longuement, sans emphase et sans complication exagérée et quand ils eurent fini, ils se dissipèrent dans les brumes claires de l’éphémère certitude selon laquelle je faisais maintenant partie d’eux.  


Quand je me réveillai, j'étais en sueur et aussi soulagé que l’on puisse l'être dans ce genre de moment, quand l'aube s'amuse encore avec la lune cachée au loin et que seuls quelques pigeons font du bordel.

jeudi 16 mai 2013

Jerrican


Je voudrais que tu sois là. A mes côtés. Je t’ai vu verser des larmes ce dimanche. Il m’a semblé que j’aurai dû te prendre dans mes bras et te serrer contre moi. Pour te dire très doucement, en allant chercher l’odeur intime de ta nuque, que je serai avec toi si tu le décidais…

 Trois salves de mots plus tard, rien n’a changé. Sauf ce chiffre au bout des deux mille, qui démontre que le compteur tourne et qu’il nous baise sans doute plus sûrement à chaque nouveau tour. La douleur du monde peut-elle être contenue dans un seul ventre ? Ou faut-il s’affranchir de sa propre peine pour avoir ne serait-ce qu’une infime chance d’en appréhender la contenance universelle ?

Je suis impuissant face à ce défi qui consiste à être. L'amour est quelque part, en fuite. La rédemption elle aussi se dérobe. Peut-être sont-ils tous deux partis en ballade. Une longue promenade, silencieuse et nécessaire, afin que je mesure finalement le poids de leur absence.  Ne soyez pas trop longs !

Il faudrait encore avouer ne plus exister qu'au travers de réminiscences approximatives. Aurai-je encore  le droit d'aimer une fille de 20 ans ? Je pense que non. Mais je suis sûr du contraire...

Elle conduisait la voiture et le temps était gris et pluvieux. J'étais en pleine montée de MDMA. Mais je contenais ses vagues avec une certaine sérénité. Elle, à mes côtés, semblait triste et l'était sans doute vraiment. Son regard si profond ne ravalait que partiellement les larmes, de sorte que je n'avais plus qu'à m'y jeter, avec ma chair inaltérable d’enivré. Elle était ma bien-aimée, sans que je ne lui dise et sans que je ne parvienne toutefois à le lui cacher  entièrement. Comme il fallait être fou pour ne pas crier, ou lui dire un peu plus bas :

- Je me sens aux côtés de la femme qui doit être à mes côtés. A mes côtés en ce jour où tout recommence puisque les chiffres changent, mais où rien n'est neuf.  Car si je faute encore avec la même ardeur, celle d'un effronté un peu futile,  je ne souhaite pourtant pas autre chose qu'une vie certaine, bien bâtie, armée d'une tête conquérante reposant sur des épaules fermes, et doté d'un cœur puissamment capable de battre encore la chamade sans dérailler. Être assoiffé de toi sans souffrir, ma bien-aimée, comme on l'entendrait peut-être dans un conte imaginé pour des adultes consentants. 

Ma bien-aimée, ça sonne un peu cloche. Mais ça sonne. La route a filé comme un mirage et à la station, je n'ai pas réussi à dévisser le bouchon du jerrican d'essence. Elle s'est moquée et a dit :

- Ben Didi, t'es pas dégourdi ! Ou c'est peut-être moi qui aie dit :

- Je ne suis pas dégourdi ! Alors elle m'a montré :

- Tu enfonces et après tu dévisses, enfin quoi !

Alors j'ai versé les dix euros d'essence dans le jerrican et on est reparti.  Et je n'avais pas honte. Parce que je l'aimais dans le silence de la grisaille du nouvel an et que je n'avais pas à rougir de mon incapacité à savoir quoi en faire de cet amour, comme de dévisser ce bouchon d'essence, ou comme de mener ma vie correctement, au bas mot. Trois salves de mots ne suffisent pas à taire les maux. Elle m'a dit hier soir au téléphone :

- Il faut que j'accepte la beauté autour de moi, afin qu'elle ne me fasse plus mal. Les belles choses me rendent pessimistes.

- Oui, j'ai répondu, il faut leur laisser une chance. 

Et il suffisait que je lui dise cela pour qu'au fond de moi mon ventre ne se déchire de nouveau. Ces mots me parlaient, en la résonnance d'un autre moi-même, ancien mais que je n’avais pas pu oublier. Il faut faire confiance à son ventre, quand il ne se réfère pas à l'état présent.

Les mots  se sont tus maintenant. Je suis seul et les bruits sont ceux d'un frigo en bon état de marche. Myriam, qui n'a pas vingt mais trente ans et quelques poussières, ne ronfle plus à côté  de moi. Elle est repartie. Et moi je vais aller dormir et m'agiter.

Elle a passé une nuit ici, pour récupérer et réparer son camion tombé en panne lors de son dernier périple toulousain, une semaine plus tôt. Elle avait alors passé trois nuits chez moi, dont deux dans mon lit. On avait bu des bières et fumé des joints chaque soir, mais on n'avait pas fait l'amour. Ça voulait sans doute dire qu'on était potes.

Une extraterrestre elle aussi. C'est pour ça : les extraterrestres ne se reproduisent pas entre eux. Ils errent tout seul, jusqu'à à la fin des temps, en espérant qu'un autre alien leur ressemblera suffisamment pour accepter de partager la croix.  Mais on ne s'affranchit pas de ça non plus : les autres aliens, ils t'emmènent avec eux aussi loin qu'ils savent le faire, sans autre destination à proposer qu'un très joli nulle part.

C'est Eli qui a tenté de changer le démarreur ce matin. Il s'est fait jeter au matin du 31 décembre, histoire que 2006 ne soit pas gâchée dès le premier jour. Il est bien ce type.  Mais ça non plus, ça n'a jamais rien empêché.

Myriam m'a laissé un beau morceau de foie gras dans le frigo, ainsi que quelques petits bouts de shit et une cigarette en morceaux,  soigneusement déchiquetée afin que je ne puisse la fumer. Mais j'ai quand même fumé le plus grand morceau dès que je suis rentré chez moi et que je l'ai découvert, tout à l'heure.

Elle a également laissé une carte postale pour le Shaman, une photo prise en Chine, d'une scène agraire, où la sérénité et l'harmonie semblent partout, en la moindre parcelle de lumière et dans le reflet des yeux sombres du buffle d'eau et dans ceux aussi des hommes couverts de chapeau de paille. La carte est agrémentée d'un proverbe  chinois qui dit : agir  pour le meilleur, se préparer au pire, prendre ce qui vient. 

Je sais que Myriam a soigneusement choisi cette carte pour que celle-ci s’accorde heureusement à la collection du même type, qui orne l'un des murs du restaurant.  La carte fera plaisir à Ivan, à coup sûr.

Enfin, Myriam m'a laissé un mot sur la table basse du salon. Elle y a écrit des mots gentils qui ne sont pas tout à fait vrais et les conseils d'une grande sœur peut-être au moins aussi paumée que le cadet qu'elle voudrait éclairer.

Mais je n'ai fumé que trois vraies cigarettes aujourd'hui. Cela doit faire au moins trois ans que je n'ai pas fumé aussi peu. Tenter d'arrêter de fumer, ça fait venir les larmes plus facilement. Après avoir arrêté de fumer, de pleurer et d'écrire pour tenter de comprendre pourquoi je pleure, je pourrai toujours me rallumer une clope en prenant la main de ma bien-aimée  à qui je dirai par exemple :

- Tu te rappelles cette fois-là, quand le chiffre au bout des deux mille avait une fois de plus basculé, nous n'étions que deux esquisses alors, comme j'avais été  incapable de dévisser le bouchon du jerrican d'essence ? 

Elle répondrait dans un rire furtif et un ton finement sentencieux :

- T'es pas homme à marier, ça c'est sûr ! Et puis de m'embrasser comme ça, en prenant ma lèvre supérieure entre les deux siennes, avant d'ajouter :

- Mais c'est pour ça que je t'aime, mon amour !

Alors elle plisserait un peu les yeux, dans l’exacte maîtrise de ce qu'elle chercherait à produire, à m'envoyer comme ça dans l'estomac toute l’irrésistible lumière de son regard pourpre et, comme ils savent si bien le faire parfois dans les films, m’annoncer ainsi sans un mot de plus la fin des époques où l’on a mal au ventre. 

samedi 27 avril 2013

Les Fragments Incompressibles. Pt. 5 - Les bâtisseurs de rêves

Samedi 27 septembre 2003, 11h49 – Terrasse de papa, Kourou.




C’est un anniversaire qu’il faudra taire aujourd’hui. Le vague à l’âme est revenu non trop soudainement mais avec le bruit tambourinant de mon cœur une nouvelle fois en mouvance. Mon départ approche. Je suis ici mais une part de moi déjà s’y soustrait, comme s’il n’y avait d’autre choix que celui d’éparpiller sa vie en des fragments d’une solitude inavouée, dont je ne sais que faire.


Vivre ma vie sans restriction me demanderait sans doute d’échapper à ma nature de chevalier à la bannière floue, indistincte.


Il y a un an, débutait pour moi le temps d’un naufrage total et certain, dont je ne mesure aujourd’hui qu’à peine les incidences. Il me semble toutefois que ma morphologie humaine en a été modifiée, du moins partiellement. Peut-être plus apte à tolérer ce qui diffère ou chagrine chez autrui, mais dangereusement moins capable de discerner, quand il s’agit de ma personne, la voie à suivre, l’instinct auquel il faudrait se fier, enfin les pièges intrinsèquement liés à mon être et qu’il me faudrait absolument contourner.


Le temps passe irrémédiablement et sa course m’effraie. Je ne dompte que trop peu ses mécanismes. Je recherche l’équilibre et la sérénité mais je ne trouve que par instant, comme lors de ce séjour, les réponses utiles et nécessaires à l’instauration de cet état d’être. Il me semble aussi transformer trop facilement les réponses que j’obtiens en nouvelles questions ; c’est une dynamique inlassable, dont je tire ma substance et qui m’épuise autant qu’elle me régénère.


Ho ma Guyane, comme je te quitte déjà, la douleur qui me brûle le ventre s’adoucie néanmoins d’elle-même, car elle sait pertinemment que ce déchirement ne revêt en aucun cas un caractère définitif. Te quitter aujourd'hui, c’est te revenir demain.

Les mots sont revenus avec toi, en te respirant de nouveau. C’est le gage d’une histoire enracinée, à laquelle il n’est besoin de rajouter nul artifice. Les Grandes Équinoxes, ici on les a tous vécues. Elles nous ont renversés, elles nous ont fait manger le sable, elles nous ont arraché nos maillots de bain et, dans la bastringue, nous ainsi ont ensemencés.

Les pays et les nations ne sont rien sans les hommes. Aussi, si nous en rencontrons une kyrielle infinie au cours de notre vie, il y a parmi nous deux espèces qui me touchent plus que toutes les autres : les bâtisseurs de rêves, les architectes.


Les derniers mots de ce voyage seront donc pour toi, architecte. Les gens que l’on aime le plus sont aussi ceux qui nous tuent. Mais ce n’est pas la règle. La règle s’écrit d’elle-même, dans ce que l’on entreprend et dans la conviction que l’on met à entreprendre. La trahison n'est qu’un mot de plus. J’écrirai peut-être ce livre, puisqu'il est certainement l’une des raisons pour lesquelles j’ai vécu ce que j’ai vécu en te côtoyant. Je n’ai pas pu aller au bout, je n'en n’ai pas eu la force et ni le courage. Mais il est là, en moi. Je le porte désormais, telle une organique machine qui s’est logée dans mon ventre, là où l’animal gît, dans sa constitution primaire aujourd'hui fécondée.

Notre histoire est celle des bâtisseurs de rêves et des architectes, ceux qui matérialisent une seconde réalité, une réalité cachée dans l’esprit et dans le ventre, et qui ne demande qu’à jaillir de nous. Le temps viendra où d’autres réponses seront données. Mais ce temps n’est pas encore venu. 

Aujourd'hui, là où maintenant je réside, en la maison de mon père et depuis sa terrasse, cerné par ses plantes, ses fleurs, son second souffle, j’ai les yeux ouverts et je regarde de toutes mes forces partout autour de moi. Je suis enrichi d’un immense cadeau, celui d’une certitude originelle enfin recouvrée, après cinq longues années : je vibre et je ressens ce pays dans un idiome incontournable et unique, celui qui concentre en lui ce pourquoi je suis fait.
  


Fin du premier voyage.

vendredi 26 avril 2013

Les Fragments Incompressibles. Pt. 4 - Le baiser de Claudia


Mardi 23 septembre, 12h00 – Terrasse de la maison de papa, Kourou.




 En vertu de ce que je suis en train de vivre ici, je ne sais que reconnaître la richesse de ce que me donne ce pays.  Ici, sont très simplement la base et les fondements de ce que je suis. En mon moi véritable, résonnent les échos du chant guyanais, de ses forets et de ses fleuves, de son bagne insulaire devenu paradis, de ses amaryllis et de ses bougainvilliers et, par dessus tout, de son atmosphère, qui, comme nulle part ailleurs à ce jour, ne sait aussi bien me placer au centre de mon être, dans le complexe appareil d’une humanité dont il ne servira à rien d’omettre aucune part, des entractes de l’enfer aux puissances des justes chemins entrepris. 

Je ne sais effectivement rien de ce que demain apportera. Mais je n’ai plus peur et je crois de nouveau qu’il peut m’apporter beaucoup, parce que je recommence à croire que je peux lui renvoyer la pareille. Je le vois tel qu’il est, farouche et inconcevable. Ainsi, à l’exacte mesure de ce que l’on doit attendre de lui.

Jacques, Benjamin, Dahlia, Thomas, Xavier, Hélène et Cathy, mes adorables scientifiques chercheuses de loutres avec qui j’ai passé quatre merveilleux jours sur le fleuve, voilà pour les prénoms. Il y en aurait bien d’autres, mais il ne s’agît bien sûr pas de cela. Pour tout ce qu’ils donnent, tout ce qu’ils renvoient, tout ce qu’ils alimentent, il suffit peut-être de fermer les yeux et de ne plus écrire…

Voilà. Vous êtes là… Et la magie n’est donc pas bien loin…

Si rien du passé ne meurt jamais vraiment, tout de lui demeure en nous, comme une machine alimentant le vaste puit de notre âme. Cette source est également celle du cœur, mais qui risquerait le naufrage à ne pas savoir se détacher de lui. Car s’il se régénère en se nourrissant du jour et de tout ce qu’il a à offrir, il peut se perdre et s’épuiser dans les méandres douloureux des souvenirs.

La Guyane m’offre tant, tant et plus, chaque nouveau jour, que ce séjour me semble être celui d’une renaissance douce et nécessaire. La régénérescence du Souffle, dans un simple baiser, donné sous les étoiles de Royale, parmi les contes d’une jeunesse qui ne s’est finalement pas totalement enfuie.

S’il est un langage qui me fait, c’est celui-là. La puissance du lien charnel fait écho à la respiration du Monde. Dans l'étreinte on se perd, on se trouve et on devient plus sûrement une tangible part de Lui.

Je n’ai pas choisi d’être cela, mais peu importe. Je suis cela. Le baiser de Claudia ne me sauvera pas, puisque le naufrage n’est qu’une seule et même histoire, celle d’un parti pris. Son baiser est une ouverture, un espace ténébreux enfin écartelé.

Si je venais en quête de réponses, dans l’avidité d’un loup égaré, je reçois toute la lumière d’un pays qui m’a vu grandir et qui m’accueille naturellement en lui, plus de 13 ans après l’avoir quitté et après une longue absence de cinq années. Que dire de plus, que je ne sache déjà ?

Mon âme est guyanaise. Elle lui appartient. 

jeudi 25 avril 2013

Les Fragments Incompressibles. Pt. 3


Lundi 15 septembre 2003, 22h15 - Sur le Kourou. Camp Cariacou, Crique Cariacou.



Les bruits de l’Amazonie enfin me cernent et me réconfortent. Quelles réponses aurai-je enfin la force d’aller chercher ?

Il ne me semble pas être totalement perdu. Egalement, je ne suis pas maudit. Mais j’avance en tâtonnant, à la recherche de ce que je suis. Je crois que je gagnerai du temps ainsi qu’une précieuse énergie à admettre que je n’obtiendrai pas de réponse toute faite, ni même limpide. Ma voie, peut-être ne la trouverai-je que par inadvertance, sans que je ne me réveille un beau matin avec en main la force d’une vérité totale, au cœur la foi d’une conviction absolue, enfin à l’esprit le pouvoir d’un discernement certain. Il va me falloir procéder autrement qu’en me posant sans cesse ces mêmes questions. Il va me falloir grandir dans l’ignorance partielle de ce que j’ai en moi, sans pour autant ignorer que ma quête aura un jour le besoin d’être assouvie.

Tant de méfaits, si peu de gloire.

Autant d’humanité finalement dispersée, témoignage manifeste d’une errance douce amère. Je n’aime que trop la vie, mais ne sais parfois que trop en faire. Je suis ici, merveilleuse chance, à renchérir le divin pouvoir du pardon, celui que je peux m’accorder, celui aussi qui ne servira plus d’autre cause que celle de la vie elle-même, qui se doit de continuer et à qui je dois finalement tout.

Le risque est immense à vivre ainsi, sans ne plus prendre aucun risque. Comprendre qu’il sera encore possible de se relever si d’autres chutes surviennent. Le parcours au devant de moi ne m’appartiendra vraiment que si j’appréhende le fait qu’il ne m’appartient pas et que si j’y emploie absolument tout ce qu’il me reste de force et de pouvoir d’abnégation, afin qu'il ne devienne autre chose qu’une morne route grise. Morne route, qui n’aboutirait qu’à l’impasse exsangue d’une vie sans dessein.

Je me sais doutes et harcèlements, maladresses et tendances fâcheuses. Je suis aussi passions et grand cœur, d’un généreux enthousiasme. Je peux donc recouvrer la foi, cela n’est pas impossible. Car il n’y a rien qui ne soit encore, manifestement, rédhibitoire.

L’ailleurs et le meilleur, c’est ici et maintenant, à chaque seconde qu’il m’est encore donné de vivre. Je suis absolu. Je dois vivre absolument. Si j’ai encore peur, rien ne saura plus me détacher de celle-ci que d’oser le courage et la tempérance, l’ardeur et la diplomatie. Toute la vilenie de mon être n’a jamais su entièrement me perdre. Se vouer au progrès, c’est aussi relativiser la part de démon, accepter son existence sans jamais se corrompre dans la complaisance.

Je ne saurai plus aborder la vie et les gens d’un regard complètement neuf. Mais séance tenante, les ouvrir de nouveau comme j’ai déjà su le faire auparavant. Sans nier le pouvoir d’usure du temps, mais en me servant de l’expérience grandissante et du renfort certain d’une maîtrise qu’il est possible d’instaurer ; dessiner plus adroitement la voie de demain deviendra peut-être un jonglage réalisable.

J’écris en ne sachant dire qu’une unique chose : tu es en vie. Tu es encore là. Alors deviens-toi même. Deviens toi-même. Et même l’amour te sera de nouveau autorisé.

Il faut tirer un trait maintenant. Il n’y a plus rien d’autre à faire. Le cercueil est sur le bas-côté d’une route que tu as déjà jalonnée. Tout autour de toi, sous un ciel étoilé comme il n’en existe nulle part ailleurs, l’Amazonie vibre. Et tu la sens résonner en toi, non pas que tu fasses vraiment partie d’elle ; mais bien parce que c’est elle qui fait partie de toi.

Comment ne pas être convaincu qu’une vie ne vaut jamais le prix d’une autre, lorsque s’offre à vous ce que je vois ce soir ? 

dimanche 21 avril 2013

Les Fragments Incompressibles. Pt. 2


Retours en Guyane - Les Fragments Incompressibles. 
Extrait, septembre 2003.


...

Au lendemain de mon arrivée, alors qu’il n’était pas encore midi, Xavier m’emmena chez mon père en voiture, dans sa petite twingo vert pomme. C’était un de ces jours où tout semblait à sa place : le soleil était lumineux à faire mal aux yeux, la chaleur était lourde mais tolérable et l’air était celui que j’avais connu autrefois, inchangé, toujours imprégné de l’amour que je portais à cette terre et de l’exotisme voilé qu’il était simple de ressentir ;  il suffisait effectivement de se dire en silence : Tu es en Guyane man… 

La voiture stoppa sur le trottoir, juste devant le portail électrique en bois vernis de la maison de mon père. Je sentis alors naître en moi une espèce de vulnérabilité physique, un témoignage de l’émotion qui pointait indéniablement le bout de son nez. J’attendis que Xavier redémarre et s’éloigne pour sonner à l’interphone. La voix fit : « Oui ? » et je m’identifiai alors. Le portail s’ouvrit après quelques secondes et tandis que les entrailles de la demeure se découvraient lentement, j’aperçus la silhouette de mon père à l’orée de la terrasse couverte, la silhouette de ce grand bonhomme qui me souriait déjà, avec son ventre toujours aussi imposant, là où il concentrait en fait la totalité de son embonpoint, ses cheveux blancs longs raisonnablement tirés en arrière, et ses joues un peu plus creusées que lors de notre dernière rencontre.

Le bonhomme avait vieilli mais il était encore lui-même, de fière allure. Il était celui qui était resté lorsque j’étais parti, treize ans auparavant. Il était cet homme, peut-être critiquable en bien des points, que je ne m’amusais plus à critiquer depuis des lustres, depuis le jour où j’avais enfin compris qu’en dépit de ses choix, dont certains avaient provoqué le morcellement de ma famille, il avait toujours fait de son mieux pour nous. Nous n’avions jamais manqué de rien, puisqu’il n’y avait que lui qui nous avait manqué.

Je m’approchai de lui, lui qui fit également quelques pas en ma direction, tandis que je pris le soin de retirer mes lunettes de soleil.

- Alors mon fils, me dit-il, tu es bien arrivé ? Tu as pu te reposer ?

Nous nous fîmes deux bises et puis je reculai d’un pas pour profiter de lui et le regarder dans les yeux. Comme les miens, les siens étaient émus et heureux. Il posa les mains sur mes épaules et je fis de même. Nous redonnions corps à notre filiation, avec la pudeur qui le caractérisait depuis toujours, avec la tendresse aussi que nous éprouvions l’un pour l’autre.

- Tu as l’air bien, mon fils, me dit-il encore.

- Tu as l’air très bien aussi, papa,  lui répondis-je, tandis que je tus les quatre années enfuies, les rides plus profondes et la fragilité que l’on cernait plus aisément. Mon père Jacques avait 78 ans passés. Il était le père de neuf enfants, dont le dernier venait de naître, au mois de juin. La petite Dahlia était le deuxième enfant métisse d’une nouvelle famille, qu’il avait commencée à fonder une dizaine d’années auparavant, lorsque Benjamin était venu au monde. Je pris un plaisir immense à passer des heures avec eux, cette première fois puis les suivantes.

Après cinq jours assez calmes, arriva le premier week-end de mon séjour kouroucien. Durant cette semaine de retrouvailles avec mon vieux chez moi, ma ville et son rythme équatorial, lent, avec mes plus anciens amis et l’idée sous-jacente que je ne puisse un jour les perdre, simplement parce qu’ils étaient là depuis toujours ou presque, j’avais surtout profité de mon père et de sa famille, mon vieux père qu’enfin je revoyais, après 4 années écoulées sans avoir une seule fois eu le bonheur de le côtoyer.

Xavier avait convenu avec l’un des plus vieux kourouciens que je connaissais, Chonchon de son surnom, que je m’occupe d’animer la soirée du vendredi au bar dont il était le propriétaire. C’était le seul bar récent de la ville. Il donnait ainsi une occasion tangible aux locaux de changer un peu de leurs habitudes de sorties, ici peut-être un peu trop rarement variées. Est-ce à dire que tout le monde se retrouvait là-bas une fois le week-end venu ?

Au soir de mon arrivée, nous étions donc allés, Xavier et moi, boire un verre là-bas, histoire de tâter un peu le terrain. Chonchon était un homme petit et trapu, brun, dont le visage buriné par le soleil était honoré d’une épaisse moustache. Son regard dégageait une malice et une bienveillance toute commerciale, qui n’invitait pas forcément à se laisser aller aux confidences. Mais il se paraît d’une amabilité véritable et de chaque instant, qui le rendait sympathique à cet égard. Et puis il allait me donner la chance de mon premier mix en public. Le problème était aussi qu’il allait s’agir de mon premier mix, pas moins que cela !

Une fois rentré chez Xavier et sans m’en rendre vraiment compte, je pris mon carnet et un stylo, presque immédiatement après avoir refermé la porte de la chambre derrière moi. Je me mis à écrire, voulant trop vite faire couler les mots,  tels les fleuves amazoniens que j’allais retrouver dans quelques jours. Mais cela faisait des mois, presque un an, que je n’avais pas posé le moindre écrit sur le papier. Nous étions le 13 septembre, le ventilateur de la chambre remuait lancinement un air qui ressemblait à s’y m’éprendre à l’enfance et je ne sus finalement retranscrire que les sillons d’un seul et même dogme :

Guyane…  Tu es le premier mot d’un récit dont je ne sais rien mais qui semblerait presque, dans la gageure écarlate de nos retrouvailles, m’avoir tout appris. Et si bien sûr ce n’est pas la vérité, tu sais aussi bien que moi qu’en toi réside une part de moi qui ne s’exprime qu’en toi, dans une exclusivité qui me coupe le souffle. Un souffle incalculable que je ne connais qu’ici, et que la vie métropolitaine ne saura vraisemblablement jamais détruire. Il n’est pas de tragédie à t’avoir quittée. Puisque je te retrouve enfin...