lundi 23 mars 2020

Le Suspense du Beau




Depuis ces temps maintenant assez anciens où je fus pris du virus de l’écriture, il est des thèmes devenus des récurrences. Ces fidèles compagnons vous suivent dans les bruits de vos longues nuits de voyage, là où la musique et les essoufflements finissent par se confondre et devenir une part de vous. 
Je citerai trois de ces idées directrices. La Chanson Silencieuse. La Ligne. Le Suspens du Beau. 

La Chanson Silencieuse, c’est la voix à l’intérieur de vous, celle qui vous accompagne tout au long de votre vie, si vous prenez soin de l’écouter. Elle est votre guide, votre inspiration, votre rempart à la perdition, lorsque tout vacille et s’effondre. D’une certaine manière, votre légende personnelle. 

La Ligne, c’est votre rapport au Monde, votre lien à l’Océan. Ce sont les houles Atlantiques, qui mobilisent votre imaginaire et développent votre caractère. Ce sont ces rêves que vous n’avez pas encore tout à fait formulés et qui pourtant animent le plus profond de votre être. La Ligne, ou écarteler les paysages, dépasser ses propres limites. Aller au delà. 

Le Suspens du Beau, c’est Toi. 
C’est ce paysage à couper le souffle, un truc mastoc à ce point-là que vous ratez presque toutes les photos que vous tentez de prendre (celle-ci est la seule acceptable). Votre trouble naît d’une exception, où la beauté du Monde fait exactement écho à cette chose en train d’éclore au fond de votre ventre. 
A ce moment précis, rien n’est fait, rien n’est encore décidé. Pourtant, vous ressentez un champ des possibles inédit, une dimension supérieure qui s’ouvre, du simple fait de l’interaction qui vient de naître entre deux êtres humains. 
Ici, où s’incarne le règne éternel de Saint-François d’Assise, sur les eaux bleues de la Ligurie, tu es partout, sans être là. Tu me rejoindras peut-être. Ou tu ne me rejoindras pas. 

En cet instant du Suspense du Beau, où tout se concentre et déjà s’écrit…

mardi 10 mars 2020

La Bonne Etoile de Portofino




Soyons clairs. Il y a les menaces de pandémie et les mesures de confinement. Ces aléas donnent forcément une perspective différente à ce roadtrip italien. Il y a aussi tous ceux qui prennent de vos nouvelles plus souvent qu'à l'accoutumée et ce mauvais réflexe aussi, de surveiller d'un peu plus près le moindre indice corporel divergeant : j'ai toussé une fois aujourd'hui ; c'est la merde putain j'vais crever !! 
Mais la magie persiste partout où l'on veut la laisser vivre. Ce soir-là, Ethan et moi étions arrivés après tous les autres à Portofino. Il ne semblait plus rester que des êtres égarés, ou plus sûrement, ces amoureux qui se fichent éperdument des jours qui s'envolent et des nuits qui aplanissent l'horizon. 
On emprunta les chemins de pierres et les grands escaliers. On regarda la Méditerranée s'embraser de ce soleil qui fondait en elle. 
Revenus au petit port, notre préférence alla à un restaurant bar joliment décoré, d'où fusait une mélodie vintage prometteuse. On commanda au vieux barman du jambon cru hors de prix. Je me fis servir un verre de vin rouge italien, si bon, si aromatique, que j'en commandai bientôt un deuxième. Ce faisant, je demandai au vieil homme d'où venait ce savoureux nectar. 
- Sud Italia, Puglia ! me-répondit-il prestement. 
Je fus pris d'un très léger vertige, et, je l'avoue, d'une fierté assez considérable. Je lui répondis que ma mère s'appelait Theresa Di Puglia, et qu'une part de moi avait pris racine dans le vin qu'il venait de me servir. 
Il se figea et me regarda d'un nouvel œil, avec chaleur. Il énonça ces quelques mots, très lentement : 
- Si, Theresa Di Puglia, in-cre-di-bi-le !!!
Il s'éloigna, tandis que je sentis un peu du cœur de ma mère rebattre en moi. Son amour de Madone se mit à chanter partout dans mes veines. Je regardai mon fils longuement. Il souriait, fier lui aussi de pouvoir participer à la Belle Histoire : 
- Ben moi j'ai quand même un quart de mon sang qu'est italien ! 
Oui, mon fils, de tous les battements de ton cœur pur, certains sont la vigne, le soleil et les eaux turquoises des Pouilles ! Di Puglia, les prochains voyages, les grandes inspirations et le pourquoi des roadtrip...

samedi 17 août 2019

1 - La Fidélité




Mardi 16 juillet – vendredi 16 août 2019 (Strasbourg, Lyon, Toulouse, Soulac/mer)

Depuis si longtemps la poésie s’est échappée de moi.

Je commençai par ces mêmes mots le dernier texte que j’ai publié sur ce blog. C’était en mars 2018, autant dire une petite éternité. Je me permets aujourd’hui la redite. L’auto plagia me sera pardonné sans mal. Car il est un fait indéniable : j’ai si peu écrit cette dernière année et demie. Et, bien que le célibat, l’été, les grandes aspirations, revigorent un tant soit peu la plume, force est de constater que mon bilan littéraire des cinq dernières saisons est famélique.

Je ne maugrée pas. Je ne m’incline pas non plus. Les intentions de l’esprit demeurent les mêmes. Seules sa discipline intrinsèque et sa rigueur semblent s’être amoindries.

J’étais en Amazonie, en cette veille de printemps 2018. Je bivouaquais sur les rives du fleuve qui a donné son nom à Kourou, la ville de mon adolescence, celle qui m’a fait. Je revivais une fois de plus le miracle guyanais, cette occurrence interne soudaine et intense, qui sait si bien vous remettre les idées en place. Cette interaction singulière ne s’est jamais lassée de moi. Une chance inouïe que de pouvoir compter parmi les siens un ami aussi fidèle, aussi peu disposé à vous servir le refrain piégeur dans lequel vous vous êtes embourbé. Le voilà qui réapparait à chaque fois que j’ai besoin de lui ; à chaque fois que je me donne les moyens de renaître à ce que je fus.

Ici, est le point de départ : j’ai été et je ne suis plus. Les mots sont de Romain Gary. Il ne les a pas écrits exactement comme cela. Nous nous situons à la fin des années cinquante. Il est finalement devenu l’homme époustouflant que sa mère voulût qu’il soit : héros de guerre, diplomate, écrivain renommé déjà primé par le prestigieux Goncourt (Les Racines du ciel, 1956). Il écrit un nouveau livre, la promesse de l’aube, qui paraîtra quelques mois plus tard, en 1960. Il raconte son enfance, son adolescence, sa naissance à l’écriture, son entrée dans la vie adulte, depuis la glaciale Pologne jusqu’aux ciels embrasés de la seconde guerre mondiale, où il officia en tant qu’aviateur. Il y dévoile surtout le lien si particulier et si fort qui l’unissait à sa mère. 

La récente adaptation cinématographique de ce livre est réussie. Charlotte Gainsbourg épouse admirablement le rôle de cette maman hors du commun, dotée d’une foi si inébranlable qu’elle forgera le destin de son unique enfant. La passion qui l’anime et l’alimente au jour le jour est de celle qui se raconte dans les livres. Sa foi fait d’elle une visionnaire. Elle désire tellement la gloire de son fils, que l’idée de celle-ci inspire chaque grande décision de sa vie et, plus rigoureusement encore, chaque geste de son quotidien. Le jeune Romain, émigré russe, grandit sans père, dans l’exhortation stimulante de ce destin hors du commun qu’il devra coûte que coûte faire éclore, mais aussi sous le joug fantasque et quelque peu autoritaire de la matriarche.

Gary est âge de 44 ans lorsqu’il écrit ces mots. Il a compris que le déclin est inexorable. Il s’entretient régulièrement et on pourrait acquiescer au fait qu’il œuvre de son mieux pour ralentir la course descendante. Je ne suis qu’un lecteur, traversant les temps et les époques d’un livre achevé voilà six décennies. Mais une proximité existe. Comme si l’auteur me soufflait quelques vérités sur les énigmes que je m’évertue à ne pas résoudre.  Il me semble deviner, entre les mots d’un récit parfaitement maîtrisé, les traces d’une âme devenue sage, d’une âme par-dessous tout emplie d’une immense compassion pour le genre humain.

Me voilà en face du miroir. Un simple numéro 4 sur l’échelle des âmes fécondes ; une si mauvaise élève, si peu décidée à retirer les leçons des années qui passent et s’évaporent. Tout est dopamine, Monseigneur de la Sainte-baise Patrie ! Faudra-t-il tout posséder pour ne rien perdre et puis enfin tout perdre pour comprendre que posséder n’existe pas ?

Qu’as-tu perdu, toi, le baltringue ?

La révolte ? Plus certainement, les mauvaises colères des jeunes années. Le sang contaminé des grands rêves alors ? Les peaux ne s’effleurent plus ; elles crépitent. Mais le rêve existe encore.

Le second cœur est avant tout une histoire d’âme. Celle qui s’envole des si frêles histoires humaines. Celle, époustouflée, qui se tend et lézarde nos amours insondables. Vous les regardez, ces gens-là et vous ne les comprenez plus tout à fait. Le frisson remonte le long de votre moelle épinière et va toucher la petite glande enfouie tout au fond de votre cerveau.

Le vertige vous prend. Vous savez sa férocité.

Implacable, vous lui résistez. Le second cœur vous a appris qu’il ne fallait gaspiller, ni le muscle originel, ni le cœur de ceux que vous aimez. La formule, tout le monde la connaît : il n’y a pas de regret à avoir.

La mémoire parfois s’emballe. Elle cogne à l’intérieur de vous comme un univers fougueux, qui voudrait s’échapper et s’étendre. Vous regardez droit dans les yeux ce qui de vous s’est éteint. Et vous ne tremblez pas.

Les mots viennent comme des flèches. Ils sont les messagers d’une chanson que vous connaissez par cœur. Vous avez enrichi la mélodie de cette vieille rengaine ; trois nouveaux accords, septièmes ciels augmentés, derniers éloges taris, feuille de route remisée.

Ça sonne comme du rock sale, un air dédié aux saltimbanques. Les sons empruntés d’une divine vérité qui toujours se dérobera. On voudrait l’encourager ce petit punk des grandes Tours et des belles Cités. On voudrait qu’il chante comme un va-t’en guerre, sans avoir peur de perdre haleine.

On lui dirait que l’essentiel requiert une conviction plus forte. Aligner quelques riffs, c’est bien. Mais cela ne suffit pas. On chuchoterait à son oreille que sa sincérité est le paradigme qui le fonde. Être sincère, encore, pour toujours, quitte à s’arracher les amygdales lorsque la cloche sonnera la fin de la récré.

Ça le ferait respirer comme l’homme qu’il est. Nul besoin de déchirer les horizons nouveaux. Ils sont là, à portée de main. Il suffira de tendre son foutu cœur.

On s’arrête une seconde. On écoute au fond de soi.

Il n’est guère utile de se perdre en conjectures ou de s’avilir aux longs plaidoyers. La formule est mal fichue depuis sa genèse. Et, là où me placent aujourd’hui les quarante-cinq années qui viennent de s’écouler, il deviendrait presque inconvenant de ne pas l’admettre.

Pour autant, le fait que l’algorithme originel soit biscornu n’a pas plus de valeur qu’une simple vérité, que l’on assénera tel un postulat. Ce dernier nous apprend quelque chose, oui, certes, mais sans ne rien révéler de tout à fait fondamental. Son incontestabilité ne fait même aucune différence.

Tout se joue ailleurs, en ce lieu-dit de l’âme que l’on tient pour incompressible, à la manière de ce Kourou sauvage des années 80, qui me fit puis me brisa en deux lorsque je fus obligé de le quitter. Oui, tout ce qui rend le champ des possibles encore aussi vaste qu’un univers, c’est cette fidélité-là. La très longue fidélité que tu lui voues, à ta folle batterie. Envers et contre tout, toutes les erreurs, les cris d’alarme, les mots prononcés trop vite, ceux qui ne devraient jamais rester au fond de la gorge.

Reprenons.

Respirer comme un homme. Ne plus jamais trembler. Ne pas se morfondre, quand on n’a même pas de quoi s’apitoyer. Ne jamais ignorer la leçon des hommes de bien : si tu t’égares, te perds et gesticules, chaque jour, tu continues pourtant de faire les gestes qu’il faut.

Tu garderas grands ouverts les pores de ta peau, et tu vibreras de cette conviction aussi imméritée qu’insoumise : être encore capable de s’ouvrir au monde et à ses merveilles, sans ne jamais méconnaître les lames sans fin de ses détestations.

Il semblerait bien que tu n’aies pas encore renoncé à la chanson silencieuse.

L’âme ne vieillit pas. Au pire, elle s’abîme. Au mieux…

Il faudra poser la question à Gary !

mercredi 21 mars 2018

Ici


Dimanche 4 mars 2018. Sur le Kourou.  

Depuis si longtemps la poésie s’est échappée de moi.

Ici, l’idée résiste. Un autre potentiel s’exprime. Les mêmes mots reviendraient presque à chaque fois. Est-ce l’expression d’une identité qui se réaffirme, se retrouve, pour convoler avec ses propres éléments constitutifs ?

Ici, pas de mauvaise surprise. Jamais. Pas de sentiment inopportun. S’impose avec douceur la sensation d’exister au sein d’une histoire qui ne cessera qu’au dernier souffle. 

C’est ainsi.

Depuis ces huit années écoulées, depuis cette dernière fois à Kourou, où nous avions avec mon frère enterré notre père, j’ai grandi, appris, vieilli, réussi, perdu, connu des échecs. Je suis devenu orphelin. Au détour d’un chemin de traverse, périlleux, nécessaire, erroné, j’ai même failli perdre la raison.

Les vérités s’instruisent de l’expérimentation. Qu’importe la laideur, bien qu’il soit préférable de tutoyer la beauté. Si souvent nous pensons à juste titre. Dans la seule confirmation de notre insuffisance, d’un bien appris des seules forces qui, intrinsèquement, finissent toujours par nous échapper.

Ici, il semble plus naturel d’écouter la chanson silencieuse. Elle est un refrain dans mes veines, la pulsation fine et apaisée d’un cœur qui bat encore. Ici, en cette douce et sauvage Amazonie, les cent milles rayures de mon être inscrivent sur les marbres d’une époque intemporelle, une sous-jacente idée qui vise juste.

Tu n’es pas la voiture que tu conduis. Tu n’es pas la note de ta performance annuelle. Tu n’es pas celui qui de toi dit seulement ce qu’il envisage.

S’il est certain que l’abîme appelle l’abîme, de grandes choses naissent parfois de rien. Le renouvellement consiste à se retrouver dans des gestes simples, faisant appel aux rythmes premiers de notre corpus originel.

Autour de moi figurent de nouveaux visages, parmi ceux que je connais depuis plus de trois décades. La forêt est toujours là. Elle nous enveloppe lestement. Le fleuve coule sans bruit, juste à côté de nous. Les grandes averses ont fouetté les obscurités de la nuit guyanaise.

On entend en arrière-plan les lignes de basse d’une musique rythmée. Elles grondent à travers les grands arbres, dans un carbet invisible, situé non loin de nous. De nombreuses familles s’y sont depuis hier rassemblées, dans l’incessant ballet d’une coque alu qui assurait avec grand bruit le transport des convives. On pensait qu’ils allaient faire la fête toute la nuit. On ne les a qu’à peine entendus.  

Le réveil a quand même été un peu difficile. L’un de notre tribu s’est chargé du boucan, dans un ronflement tout droit sorti d’un film d’épouvante post-apocalyptique. Nombreux ce matin sont ceux aux yeux rougis, d’avoir trop peu dormi. Jean-Charles a lancé plusieurs tournées de café. Il nous fallait bien ça.

Peu après le petit-déjeuner, je me suis mis à écrire. Donovan est venu griffonner quelques mots sur les pages de ce carnet. Il a aimé que je lui prête le Nikon. Il a pris du plaisir à faire des photos. J’aime bien ce gosse. Son père est mon ami depuis plus de vingt-cinq ans.

Je regarde alentour. La lumière du jour change. Elle s’épure des particules fines laissées en suspension par les pluies diluviennes. Le soleil va gagner la partie. Sa victoire annoncera l’avènement du petit été de mars.  

Tout à l’heure, on ira en canoé se promener sur le fleuve. On visitera les carbets abandonnés. Jean-Charles me montrera jusqu’où les eaux sont montées lors de la dernière crue. Il n’y aura pas d’autre urgence. Les calomnies du monde se seront dissipées.

J’aurai la peau trop blanche des métros, et un peu de ce gras du bide des hommes d’affaires de la Défense. Je penserai à mon fils et à ma chérie, qui seront du prochain voyage.

Je serai Ici, chez moi.

mardi 20 mars 2018

No Smoking Area




Cela prend forme immédiatement, l’une de ces discussions que tu ne peux tenir qu’avec de rares personnes. La connivence intellectuelle veut ça, certaines similitudes dans le vécu de chacun, des points d’entrées névralgiques.

On se fie à l’intuition, à l’écoute, à l’urgence. Le type te fait face ; il t’interpelle, entre les deux lattes puantes de sa cigarette roulée :

-          Essaie de penser à la raison pour laquelle tu n’écris plus…

Il marque une longue pause, avant d’asséner :

-           Est-ce comme cela que tu t’aimes le plus ?

Il semblerait qu’il cherche à ouvrir une seconde scène, une place secrète nichée en arrière du premier plan, dans ses propres vestiges.

-          Discernes-tu la raison, ou vois-tu seulement le résultat ?

Tu n’as pas envie de répondre. Tu as peut-être seulement besoin d’être secouru. Tu tentes d’esquiver :

-          Dans certains cycles de ma vie, les mots que je parviens à jeter sur le papier sont très fidèles à ceux de mon âme. Dans les autres temps, ceux où cette fidélité n’est plus de mise, une évidence… J’ai moins envie.

Le mec te regarde encore. Il insiste. Il t’inspire confiance. Vous auriez pu devenir amis.

-          Tu sais, dit-il, on passe sa vie à apprendre, avant de désapprendre, dans la foulée de tout ce qu’on a appris. C’est ça le seul cycle qui vaille, mec, le moyen le plus sûr dont on dispose pour continuer, quelque soit l’ampleur de nos erreurs, dans la fallacieuse idée qui voudrait que nos chances demeurent toujours égales.

La musique crépite lancinement une techno trance d’arrière-garde. Tu lui réponds que le second cœur est avant tout un cœur qui s’est trompé. C’est un alibi, lui dis-tu, il ne faut jamais l’oublier.

-          Le sophisme est pour certains un art de vivre, sûrement pas la méthode la fiable pour me convaincre. Les mots peuvent ne pas suffire.

Il sourit. Il marque un temps, dans le silence de l’alcôve. On dirait qu’il a l’impression d’avoir gagné quelque chose. Il te sert un verre de vin blanc.
-          T’as pas une clope, mec ? Te-demande-t-il enfin, d’un air narquois, en crachant vers toi la fumée jaune de son mégot qui crépite.

-          Non, lui réponds-tu. Mais j’ai du feu, Ducon !

lundi 5 mars 2018

Kill Dreams



Se souviendra-t-il de l’homme qu’il fût ?
Ou peut-être gardera-t-il en mémoire les vagues contours de celui qu’il voulût être, homme de piédestal, animé de rêves grandioses ?
Se contenterait-il d’une si pâle mise en scène ? La-trouverait-il à son goût, ou crédible seulement ?
Se dirait-il que oui, c’est vrai, elle peut suffire, puisque je suis encore là ?
Comprendrait-il que cette route le conduit exactement là où il n’a jamais voulu aller, dans l’endormissement de sa propre conscience ?
On lui parla jadis d’une prison érigée pour l’esprit.
Aurait-il oublié, du haut de sa suffisance, qu’il fut à jamais le seul capable de bâtir cette geôle dorée, jour après jour, minutieusement ?
Entendra-t-il qu’il est toujours, unanimement, le vent de sa propre révolte ? Celui qui sait ce qui cloche, à seule raison de s’écouter ; celui qui ne hurle pas l’intérieur de son ventre par hasard.
Est-il celui qui éteindra les doutes, en écrasant les matières mortes ?
Est-il celui, encore Vivant, qui ravivera le feu ?
S’il le faut,
A en crever la bouche ouverte




52 Semaines est un projet créé en 2013 avec mon frère Pascal. 
L'une de ses photos, romancée par quelques-uns de mes mots... 

mardi 7 mars 2017

Ma petite entreprise…

Ma petite entreprise…

Savons-nous reconnaître une limite, quand celle-ci est dépassée ?
Savons-nous dire avec toute la fermeté requise : l’enjeu n’est pas là. L’enjeu, ce n’est pas toi, Monsieur, ni une énième échéance électorale. L’enjeu, ce sont les siècles et les siècles, les leçons que notre mémoire collective laisse au bord de la route. Certainement, parce qu’il vaut mieux savoir qu’apprendre. Certainement aussi, parce qu’on ne trouve pas refuge dans ce que l’on a jamais été.
Une mise en examen à seul dessein d’assassiner politiquement un homme ? Et puis la rue prise en otage, pour défendre un homme mis en examen ? On nous parle d’assassinat. C’est bien de cela dont il s’agit : mettre un terme de façon non naturelle et volontaire à l’existence de quelqu’un, ou peut-être de quelque chose, voire même d’une idée.  
On respire. On réfléchit. On se souvient.
On se souvient des grandes affaires qui ont entaché la cinquième République depuis les années 70, depuis les impôts de Chaban-Delmas (72) aux diamants de Bokassa offerts à D’Estaing (79), en passant par Papon (81), Touvier (89), Bérégovoy (93), Tiberi et Juppé (95). On n’oublie pas l’hydre nationaliste que Mitterrand a contribué à créer pour se faire élire en 81, le sang contaminé de Fabius, qui terminera donc sa carrière, pied de nez suprême, à la présidence du Conseil Institutionnel.
On se remémore les emplois fictifs de Chirac à la mairie de Paris, les cents affaires du  Sarkozysme et de sa clique Guéant, Hortefeux et consort, dans la réalisation d’un quinquennat en forme d'insulte à l'intelligence, ce que d’autres décriront plus tard comme l’accomplissement sans défaillir des sept péchés capitaux (colère, envie, avarice, gourmandise, paresse, luxure et orgueil).
Pour finir enfin, jamais rassasiés, on se rappelle la trahison originelle de Hollande, qui a foulé au pied le projet qui a fait de lui le plus mauvais Président de ce régime, de son incompétence quasi mystique à sa collusion journalistique, dans le trépas du mensonge de Cahuzac à l’Assemblée Nationale, l’épineuse couronne venue orner le plus haut des sommets, celui de la tête à toto.  
Le seul assassinat que Monsieur Fillon peut aujourd'hui revendiquer, c'est celui de la parole donnée, celle qui ne veut plus rien dire à force d'être bafouée. Il faut donc reconnaître à cet assassinat-là son caractère primordialement collectif. Il se revendique non pas d’un homme, mais d’une caste. Il vient affirmer avec plus de force encore que le sujet reste et demeure le même qu’il y a trois siècles. C’est une lutte des classes, une lutte à mort, entre les dominants et les dominés, ce peuple qu’on tente si malhabilement d’asservir.
Vous savez tout comme moi qu’il existe certainement et malheureusement des dizaines de dossiers plus graves, plus sérieux, plus incriminants, que celui qui ont conduit les juges de la République à mettre en examen Monsieur Fillon. Nous ne parlons que des petits dessous de Pénélope. Mais savoir reconnaître aujourd'hui son illégitimité serait le moins pire de tous les maux, quand l'ambition personnelle dépasse l’intérêt collectif et devient le substrat du parjure, l’alibi d’un populisme désespéré des plus abjects.
Ouvrons les yeux.
Croyez-vous encore que ces gens se battront pour vous ?
Lisons le programme en quinze points de Monsieur Fillon, celui qui supprime l'impôt sur la fortune avant de supprimer la misère, celui qui interdit que les mœurs et les sociétés évoluent, sans ne même inscrire un semblant de stratégie environnementale dans son pseudo plan de relance, celui qui demande aux gens de travailler plus longtemps encore, comme le moyen le plus efficace qu’ils ne touchent jamais une retraite à taux plein, en d’autres termes, d'en finir une bonne fois pour toutes avec notre système par répartition, la solidarité intergénérationnelle, l’un des fondements de notre modèle social.
Les assassins, Monsieur Fillon, ne sont pas les juges, ni les institutions. Mais bien ceux qui leur marchent dessus, sur l'hôtel de leur propre renoncement aux valeurs républicaines qu'ils sont censés défendre, défendre plus que tout et, si nécessaire, jusqu'à en crever la bouche ouverte.
Tous ceux qui font mine aujourd'hui de croire que tout ceci est normal et justifiable, le bureau LR qui vote pour votre maintien à l'unanimité, sont dans l'erreur centrale d'un système qu'ils condamnent pour de bon, aujourd'hui, demain ou un peu plus tard.
Ne cédons pas aux extrémismes. Ne cédons pas au populisme de bas étage, sous toutes les formes qu’il est capable de revêtir, en tentant de nous faire croire à une réalité presque binaire, les bons et les méchants, quand elle n'est que d'une extrême complexité.
Je vais le dire tel que je le pense : au regard de ce qui nous est servi, nous sommes mûrs pour le soulèvement.
Monsieur Fillon enfin, je terminerai par une courte citation, qui semble, vous me l’accorderez peut-être, assez bien convenir aux entreprises que vous menez avant tant d’aveuglement :

« Car l’oppression peut faire qu’un sage agisse comme un fou. »

L’Ecclésiaste 7:7

mercredi 31 août 2016

AGAIN


La musique ne diffusait pour l’instant qu’en sourdine. La jeune femme venait de mettre fin à son monologue. Elle demeurait maintenant silencieuse, assise sur le canapé, si près de son homme qu’elle le frôlait.

Ce qu’elle avait accompli en parlant pendant près de dix minutes, c’était rompre la course du temps. Elle le savait. Éperdue, elle regardait celui qu’elle nommait l’amour de sa vie dans les yeux. Elle semblait le percevoir de toute son âme. Prise d’une angoisse vertigineuse, elle scrutait sa réaction première avec une attention rare, presque extrême. Elle le connaissait bien. Elle ne doutait pas du choc qu’il venait de recevoir.

Terrassé par l’exposé qu’elle venait de livrer, il tenta en vain de soutenir sans défaillir le regard de la femme qu’il aimait. Il ne pût tenir que quelques secondes avant de fondre en larmes, gêné et hoqueteux.

Il eut du mal à contenir la douleur. Ses viscères, envahis de spasmes, semblaient mugir à l’unisson un seul et terrible cri, celui d’une terre qui venait de se lézarder sous ses pieds, d’une vie qui n’aurait vraisemblablement plus lieu. Vaincu, il se résigna à détourner la tête, pour échapper un instant à la détresse de sa compagne. De sa main, il alla même jusqu’à se couvrir le visage.

Elle alla chercher cette main et bientôt la serra de toutes ses forces entre les deux siennes. Elle y trouva l’inépuisable chaleur brute qui s’en dégageait en permanence,  un réconfort immédiat. Elle eut pour lui des gestes tendres et assidus, passant et repassant sans cesse ses doigts entre les siens, lui qui ne pouvait livrer mot, pas un seul, juste sa main chaude. L’exacte expression de lui-même.

Au-delà des mots, dans leur immense silence, n’étaient plus que leurs souffles à tous deux, perdus dans les souvenirs d’embruns atlantiques qu’ils avaient tant aimés.

Elle se redressa. Ses admirables cheveux longs glissaient de part et d’autre de ses épaules délicates, une cascade de sensualité dans laquelle il s’était si souvent baigné, paume sur la nuque, les yeux fermés dans la senteur du vivre vraiment. Il entendait son cœur battre à l’intérieur de lui. L’écho résonnait toujours en arrière-plan, une chanson connue et aimée, mais qui lui demeurait inaccessible.

Elle alla chercher ses yeux et leurs regards, leur résidence, se touchèrent enfin, deux âmes s’effleurant avant de s’embraser. Elle eut le courage et la vertu de reprendre la parole. Il lui sembla d’elle, à cet instant, d’inaltérable ne lui rester que sa beauté.

-          Je ne sais pas ce qu’il demeurera de nous, de ce que nous devions être, de cette vie que nous devions bâtir. Il n’y aura peut-être pas ce que tous les autres ont, cette vie réglée et douce, le quotidien des gens normaux.

-          Mon amour…

-          Nous ne serons peut-être que ça, notre amour et nos moments, toujours trop rares, toujours trop courts. C’est ma seule vérité, je veux que tu le saches, plus que tout le reste…

Il se remémora les irrespirables temps de leurs premières étreintes, ce temple qui ne pourrait en aucune manière ni s’affaisser, ni rompre et ni faillir. Elle était toujours là, assise en face de lui et, à voir ce qui vivait dans ses yeux, l’amour ne s’en était pas allé.

Ce qui était parti, ce qui n’existait déjà plus, sans qu’aucun d’eux ne le valide consciemment, c’était justement tout ce dont a besoin l’amour pour grandir, vivre et perdurer, au-delà des impossibles passions et des ventres qui prennent feu.

Les certitudes et le quotidien des « gens normaux » les avaient toujours fuies. Depuis cinq minutes, depuis qu’elle avait parlé et donné une vie tangible aux lignes brutales de son diagnostic, ils étaient maintenant privés d’une projection vers un futur commun.
           
Il se sentit vainement mourir, le pas d’une porte qui se ferme en grinçant. De quel pouvoir disposait-il encore ? Il ne ressentit qu’un grand vide à l’intérieur de lui, une période de dévastation dont il faudrait bien réussir à s’extraire.

Il se leva et alla chercher un CD, qu’il inséra dans le lecteur. Il envoya Again, la longue symphonie d’Archive, leur hymne, le plu fort possible sur la chaîne Hi-fi. L’arpège de guitare leur ouvrit instantanément un autre monde, un refuge où rien de menaçant ne pouvait encore advenir. Il se rapprocha d’elle, lui toucha le visage. Ils s’embrassèrent. Ils s’embrassèrent de longues minutes, jusqu’à perdre haleine. Il buvait ses lèvres, elle avalait sa langue, la vie dans les salives et les respirations coupées.  

Il vint en elle. Elle s’agrippa. La musique d’Again résonnait dans toute la pièce, envahissant leurs âmes et leurs sexes mouillés. Durant le quart d’heure qui suivit, rien ne les atteignit plus guère.

Il se retira lorsque la chanson fut terminée. Il attrapa la télécommande et ordonna la lecture du même morceau. Il revint, presque titubant, se placer entre ses cuisses. La douleur n’existait plus. Ce n’était qu’un magma rougeoyant, vif foyer de flammes bleues mêlant le désir à l’effroi, la certitude du paroxysme atteint et du déclin qui s’en suivrait.

Il sut, avec foi, qu’il ne leur restait que la fin d’une saison ou deux peut-être, avant que les firmaments ne tombent au ras des terres, les inlassables qui se lassent enfin, tout au bout de leur course folle. Il la regarda longuement, chaque détail de son corps ouvert, avant de revenir en elle et de reprendre possession de sa propre vie.  

La mélodie d’Again les enivrerait bientôt de nouveau. La chanson disait pourtant ceci :

If I walk away from you and leave my love, could I laugh again? You're killing me again, am I still in your head?  You used to light me up now you shut me down…I'm losing you again…

Si je m’éloigne de toi et te quitte mon amour, pourrais-je rire de nouveau ? Tu me tues encore une fois, suis-je toujours dans ta tête ? Tu me donnais la lumière, maintenant tu l’éteins…

Je te perds encore une fois…  

vendredi 15 juillet 2016

JE VOUS RETIRE LE DROIT

Ce que je voudrais dire à Messieurs Valls, Hollande et consort.

En ce nouveau jour d'une peine immense et d'une colère infinie, je vous retire le droit de parler en notre nom, au nom du peuple de France.
Je vous interdis de dire à notre place que nous ferons front, que nous serons courageux, que nos larmes sécheront un jour, parce que la démocratie est la plus forte et qu'elle finira par vaincre.
Je vous interdis de dire ce que vous ne savez pas, cette matière dont vous ignorez tout, nos battements de cœur, nos révoltes sincères pour l'instant inutiles, nos aspirations simples d'un monde plus équilibré, où les raisons des humbles et des plus faibles, sont celles qu'il faut défendre, avant tout.
Je vous retire le droit de proclamer que j'ai mal et que vous allez faire le nécessaire pour que cette douleur cesse.
Je vous retire le droit d'incarner ces martyrs, nos morts, pour les guerres et les intérêts qui n'ont jamais été ceux des gens qui sont écrasés par les bombes, ou les camions blancs.
Je vous retire le droit de nous faire part de ce que vous imaginez pour nous, pour les années à venir. Vous n'imaginez rien. Vous ne rêvez pas. Vous calculez. 
Je vous laisse ce droit-là, celui de calculer.
Calculez, jusqu'à ce que les chiffres vous étouffent, vous aspirent, et vous fassent finalement disparaître.
Calculez de quelle manière vous pourrez encore écraser nos droits les plus fondamentaux, à coups de 49.3, de corruption, de collusion, de vente d'armes à l'international, comme le symbole d'une nation qui s'est perdue en chemin.
Calculez... Et rappelez-vous, jusqu'à ce que mort s'en suive, à quel point vous avez trahi cette démocratie, cette même démocratie que vous étiez censés représenter, avec justesse, justice, humilité et tempérance.
Calculez et rappelez-vous encore à quel point vous la foulez au pied depuis vos sombres exercices, vos grands palais, vos beaux discours, vos louanges misérables d'une élite assoiffée qui ne sert qu'elle-même, les intérêts des puissants, des lobbys, des hégémonies.
Rappelez-vous enfin que nous n'oublions rien, que nous n'oublierons plus, ni votre ingérence, ni vos colonies, ni vos obséquieuses médailles du mérite, ni votre inépuisable condescendance.
Rappelez-vous qu'un jour nous changerons peut-être de logiciel interne.
 Un jour viendra, car il doit maintenant venir, où nous nous réveillerons pour de bon, où nous comprendrons que ce n'est pas à nos enfants de changer la triste donne d'un monde à bout de souffle.
C'est à nous, les morts, les vivants, les écrasés, de réaliser cette improbable mutation, cette lumineuse acrobatie que de renverser enfin un Système qui nous tue. 
Je vous retire le droit de m'interdire de me battre pour ce nouveau monde, ce monde dont vous ne ferez plus partie.

mardi 8 décembre 2015

Regard vers demain



Trouver les mots justes, adopter la bonne attitude, savoir maîtriser ses émotions.

Au réveil ce samedi matin-là, Ethan nous rejoignit dans le lit. J'avais très peu dormi, parcouru une sombre nuit emplie de cauchemars, nourrie des visions d’horreur de la télé, de cette impossibilité qu’on vienne assassiner massivement le peuple de France à l’arme de guerre, dans les rues de Paris, ses cafés, ses restaurants, ses salles de concert, son grand stade de foot.

Paris, ma ville natale, la cité des lumières, mise à feu à et sang, dans l’aveuglement le plus total...... 

Retrouvez le texte intégral au format papier ou numérique sur 

http://www.edilivre.com/catalog/product/view/id/745668/s/regard-vers-demain-olivier-brugerie-di-puglia/#.Vw5sDJiaqp0