Affichage des articles dont le libellé est LSDD. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est LSDD. Afficher tous les articles

mardi 16 avril 2013

Hydrophonic Garden


LSDD – Part. 1, chap. 6 – Extrait



Il fut ainsi le premier individu à m’entendre énumérer les raisons qui me poussaient à vouloir changer de travail. Je ne parlai évidemment pas de mon frère, mais plutôt de mon envie de m’investir pleinement dans un secteur qui semblait correspondre à mes aspirations professionnelles. Je fus loin d’être bon. La classe du bâtiment dans lequel il m’accueillit m’impressionna. Le luxe de son bureau et l’aisance avec laquelle il évoluait dans cet espace, espace qu’il s’appropriait totalement, me figèrent un peu sur place, en certaines phrases males dites et dans le trop peu de questions que finalement je lui posai. Mais il semblait apprécier, malgré ces errances, le culot de ma démarche. Aussi, il me donna une leçon de comment faire, avec une courtoisie qui approchait parfois la bienveillance. 

- Voyez-vous, me dit-il en ouverture, j’aurais aimé entendre… 

Je n’avais plus qu’à ouvrir grand les oreilles et profiter de son enseignement. D’ailleurs, il fut trop parfait, trop capable de sortir exactement les mots qu’il aurait lui-même voulus entendre. Question d’objectif, ou de parti pris : il n’avait pas encore besoin de moi. Je partis un peu déçu mais en le remerciant sincèrement pour le temps qu’il avait bien voulu m’accorder. De plus, il m’avait manifestement appris quelque chose : l’étrangeté du juste discours dit au moment adéquat, de la manière voulue par celui d’en face. Celui qui peut-être, un jour, entrouvrirait une porte pour vous. Appréciable, non ?

De retour en centre ville, je fis une halte chez Mike, qui en était tout juste au petit-déjeuner. Il était un peu plus de onze heures et il se la coulait douce, oisif le bougre qui ne travaillait pas. Il m’offrit un café et tandis que nous partagions cet instant de chaleur, il me montra ses pieds d’herbe en train de prospérer sous la généreuse lumière d’une lampe à sodium qui délivrait pas moins de 450 watts et dont les temps d’éclairage étaient réglés à la minute près. Mike avait acheté un système hydroponique complet. Les pieds, plantés hors sol dans des billes d’argile spéciales, grandissaient sans entrave. L’impressionnant attirail comprenait aussi un circuit actif d’eau minéralisée, un contrôleur de pH, un extracteur d’O2, enfin de quoi obtenir une abondante récolte de têtes gavées de THC en trois mois à peine, à des niveaux de concentrations tels que la nature ne savait que rarement produire. Une totale maîtrise, dévoilant l’idée certaine d’un monde parfait.

Mike et moi-même nous aimions déjà beaucoup, bien que nous connaissant depuis moins d’un an. Nous ne ressentions pas le besoin de nous dire que nos deux vies ne connaissaient pas l’épanouissement des ses plantes, puisque nous le savions tous deux. Entre nous, l’accord signé était tacite. Nous nous comprenions naturellement, sans avoir à forcer la dose ou les mots, mais peut-être nos connivences de fumeurs nous aidaient-elles un peu. Cet homme qui devenait mon ami, au fil de nombreuses et seules soirées que nous avions partagées au début de notre aventure et qui laissaient progressivement la place à des moments plus intimistes comme celui-ci, était déjà orphelin, alors qu’il n’avait pas encore 29 ans. Il ne m’en parlait pas d’ailleurs. Il était encore trop tôt pour qu’il parvienne à me communiquer un peu de cette blessure. Mais ce qu’il me donnait déjà était amplement suffisant, car dans la réciprocité nous trouvions le juste équilibre.

- Salut man, fit-il sur le pas de sa porte, on se voit ce soir de toute façon ?

- Yes, je t’appelle quand je sors du taf, merci pour le café.  Et dans un dernier sourire un peu moqueur, je lui lâchai : et te tues pas à la tâche…

Je le quittai alors, pour reprendre une voiture que j’eus de nouveau beaucoup de peine à garer dans les environs de mon chez–moi, tant les places disponibles se faisaient rares à pareille heure de la journée. Il était midi à peine passé. Enfin dans les rues, libre de toute contrainte et tel un flâneur, je m’abandonnai à marcher doucement, profitant de l’aménité de l’air et de l’heure que j’avais encore devant moi.

Le temps resplendissait de lumière et de soleil. Les toulousaines commençaient tout juste à se vêtir plus légèrement, laissant deviner les courbes fines et généreuses de délices charnels improbables, dans le bien-fondé d’une pensée érotique qui, m’effleurant, s’amusant de moi, contenait à elle seule la volupté du jour, sa tangible fragilité et la saveur tenace de son éparpillement.

jeudi 11 avril 2013

Own Way


LSDD - Part. 1, chap. 5 - Extrait



...

Alors je retrouvai mon frère. Deux sujets majeurs alimentèrent notre discussion, pareilles à deux révolutions dont on ne pouvait pas éviter de parler : la SEP, la trance. Je le voyais face à moi pour la première fois depuis que nous avions appris la nouvelle et le regardant, visiblement inchangé, je ne pus m’empêcher de ressentir une immense tristesse, renforcée par une rage au moins tout aussi grande. Qu’arrivait-il en définitive? Je nous revis tous deux gosses, à Rochefort sur Loire en notre château de Dieuzi puis au Chambon Feugerolle, dans nos jeux de foot émerveillés, emplis de rêves que la vie alors ne semblait pas capable de pouvoir briser. Quel était ce constat qu’il nous fallait dresser, sans ne devoir s’ériger en une protestation manifestement inévitable ?

Nous nous assîmes dans le salon et bavardâmes longuement. Dans les yeux de mon frère, je vis le reflet de ce rêve qui venait effectivement de mourir : sa vie  ne devait pas connaître ça ! Comment lui dire, sans pouvoir le croire vraiment, que rien ne changerait, qu’il serait toujours le grand frère, le plus gentil et l’incassable ? Les larmes ne vinrent pas, car je ne me les autorisai guère. Il n’en était même pas question. Pourtant, je ne fus pas loin de flancher, lorsqu’il me dit au bout d’un moment, telle une confession :

- Tu sais bro, j’ai vraiment senti à quel point tu m’aimais. Ton amour et ton soutien m’ont fait un bien considérable.

Je baissai les yeux et lui répondis doucement :

- Qu’est-ce que tu voulais que je fasse, mec… Qu’est ce que tu voulais que je fasse d’autre ? 

A l’intérieur de moi, tout brûla à cet instant. Cela dura quelques secondes, durant lesquelles nous nous regardâmes dans les yeux, en silence et profondément, tandis qu’effectivement brûlait le feu révolté d’un idiome fraternel que nous savions intarissable, immortel, à l’abri même de cette maladie, sa maladie qui devint à jamais une part de moi, reformulant l’entité même de mon être, en allant là-bas, au fond, tout au fond de lui se nicher dans l’irréparable blessure qu’elle venait d’ouvrir.

Nous fumâmes ensuite un joint d’herbe, celui que j’avais spécialement gardé pour nous. Sans être aussi forte que la suisse de Craig, cette skunk était bonne. Après que nous ayons tiré quelques lattes chacun et que notre sensibilité musicale ne s’exacerbe un tant soi peu, je décidai de changer de registre. Je tentai alors, comme l’avait fait pour moi Alex quelques mois plus tôt, d’ouvrir chez mon frère une nouvelle brèche. Je lui passai un des cd de teck, que j’avais d’achetés quelques jours auparavant, effectivement le dernier samedi après-midi à la Fnac des Champs-Élysées, en compagnie d’Alex, bien entendu, et de Craig, il va de soi. Nous étions restés plus d’une heure à fouiner dans les rayons et les bacs de musiques électroniques et j’avais fini par claquer autant que mon faible budget le permettait alors. J’étais reparti des Champs avec quatre nouveaux opus, entre prog allemande massive ou consœur anglaise plus élaborée, et tabasse française de l’émérite label parisien 3D-Vision.

C’était donc le premier disque de trance que Pascal écoutait, en l’occurrence Nightvision, Sixth flight, labélisé en 2000 par les anglais de Flying Rhino Records. Dès le deuxième morceau (Kym, du suédois S-Range), qui envoyait une prog sourde dont la récurrente ligne de synthé dissonante nous plongeait dans une ambiance hypnotique un peu malsaine, il se leva de son fauteuil et se mit à sourire et à bouger un peu, sous le regard déjà exaspéré de sa femme. Puis vint bientôt « Own way » des deux français de Bamboo Forest que j’avais vus la veille et je sus à sa réaction, ce sourire en coin que je connaissais bien, le plaisir qui s’écoulait d’un regard qui brillait de nouveau, qu’il était d’ores et déjà pris et catapulté, addicted to trance.

Depuis notre enfance et notre adolescence surtout, où nous avions successivement entrepris tous les styles musicaux imaginables (hard rock, reggae, punk, hardcore, skatecore, heavy metal, trash, blues, seventies psychédélique, pop curiste, gothique, trip hop, rock, grunge…) et où nous avions écumé un nombre incroyable de salles de concert à travers toute la France, nous avions toujours aimé et partagé les mêmes musiques, voire kiffé les mêmes morceaux d’un album. Je savais donc que l’affaire n’était pas celle d’une seule écoute, ni d’un seul soir. On se mit à danser tranquillement, comme si le reste se fut enfin évanoui ou dissipé, comme si l’affreuse angoisse qui étrennait leur gorge, leur amour et leurs espoirs de jeunes couples relâchait prise et laissait filer le temps avec un peu plus de compassion.

Je regardai Marie et je lui souris. Elle venait à peine de retrouver l’amour de sa jeunesse, l’amour de sa vie. De quelle immense détresse ne devait-elle pas être envahie, elle qui avait déjà vu mourir sa mère d’un cancer quelques années auparavant ? Je regardai de nouveau Pascal et sans que nous ayons le besoin de prononcer un seul mot, tout ce que nous avions l’un pour l’autre de bon fut reçu et donné. Sans magie, ni prose ou exagération de poète, notre filiation, elle, était inébranlable.

Lors de mon retour à Toulouse cinq jours plus tard, j’écrivis quelques lignes dans mon journal. Mes yeux regardaient vers demain, à travers la vitre du train qui effectuait la liaison entre Rouen et Paris, sans pouvoir déterminer si la contenance serait plus juste que la substance. Il faisait beau. Le soleil envahissait un ciel sans nuage. Enfin, le printemps semblait s’installer.

Entre beauté et incertitude, il me rappela à quel point mon cœur était lourd d’aimer pareillement ; à quel point aussi mon âme était plongée dans le vertige de vivre. J’avais la volonté sincère et farouche de libérer ma vie de ses entraves mauvaises et avilissantes, alors que je n’avais aucune idée quant aux moyens d’y parvenir effectivement. Car la vitesse trop rapide du monde autour de moi ne me faisait en fin de compte que miroiter la vérité partiale de mon propre univers, alors que celui-ci était plus révolté que jamais. La surenchère, ne se renvoyant finalement qu’à elle-même, empêchait sournoisement l’instauration d’une nécessaire sérénité intérieure. J’écrivis ceci :

Incidents en surnombre, il faut deviner la grâce sans oublier les prisons. L’eldorado n’est figuré que par notre inconstance, car l’antre d’un rêve est toujours un homme éveillé. 

...

samedi 6 avril 2013

Onze et vingt et un


LSDD – Part. 1, chap. 1 – Extrait



Je m’étais coupé de l’information durant 36 heures et cela m’avait été utile au moins pour le mal que je n’avais pas ingéré durant ce laps de temps. L’insouciance en effet disparaît vite ; elle s’effiloche et s’effiloche mais tant qu’il en demeure quelques lambeaux, on en profite et on les remercie. Savoir faire preuve d’un peu d’égoïsme, c’est parfois aussi vital que le fameux second souffle, simplement. J’appris donc que l’Amérique, humiliée, et le monde avec elle, se préparaient à la riposte. Et il n’était pas difficile d’imaginer quel serait le degré de férocité de la réplique. Pour moi, irrévocablement, ce 11 septembre marquait le passage à une nouvelle époque, peut-être même à une nouvelle ère. Mais je ne pouvais encore rien savoir de celle-ci, si ce n’était d’imaginer, faute de réel argumentaire, que l’ampleur du changement qui s’amorçait serait considérable. Il semblait toutefois certain que l’Amérique partirait en croisade. Qui la suivrait ? Et qui allait se faire dévorer vif ?

Je repris le chemin de Toulouse le lendemain dans le milieu de l’après-midi. J’avais rendez-vous avec mon futur responsable des ressources humaines le mardi matin, dès 8 heures. Il y avait un décalage monumental entre mon minuscule destin reprenant sa marche et celui de ces milliers de personnes concernées par les tragédies du World Trade et du Pentagone, des martyrs aux bourreaux, des rédempteurs du monde jusqu’aux commanditaires mêmes, qui tous nous liaient à l’hyperbole de mort, de peine et de souffrance qu’ils avaient engendrée ou subie, sans pour autant faire de nous des gens significativement meilleurs.

Nous ne demeurions que nous-mêmes, nous n’étions que d’un seul côté de l’écran, ce bon vieux côté où nous risquions peut-être les larmes ou de l’inquiétude, s’il nous restait encore une once d’objectivité et un soupçon de bon sens, enfin le zapping s’ils se mettaient à nous casser les pieds.

Vint le mardi matin du 18 septembre, où mon entretien ne se déroula pas vraiment comme je l’avais souhaité, en cela que mon interlocuteur disparut avant de me dire ce que j’allais gagner. Plus justement, il s’enfuit, sans autre verbe possible, avant de me dire ce que je n’allais pas gagner ! Je passai les trois jours suivants à ne rien faire que le strict minimum. J’avais besoin de souffler et Mathilde n’étant pas à Toulouse, je me suffis à moi-même et me révélai même doué pour la prélasse. Je n’écrivis guère mais regardai beaucoup la télévision et les informations. Je me gavais de ce New York fantomatique, marqué d’une empreinte irréversible. L’actualité ne vivait plus que pour et par cet événement et ne lorgnait plus que dans la seule direction d’un unique visage, celui de l’assassin. Il me semblait presque irréel de regarder le monde occidental trembler devant ce nouveau terrorisme et de constater qu’il n’avait pas d’autre recours que de voir la pire des nations prendre les choses en main, car la plus dangereuse et la seule omnipotente, et par dessus tout, celle qui avait été terrassée au cœur même de sa chair et de ses plus prestigieux symboles.

Cela me donnait l’impression d’avaler la salive d’un autre, d’un mec bien plus redoutable que moi, plus puissant et irrémédiablement bien plus en colère. Ferait-il naître en son sein, son saint patriotisme exacerbé, assez de haine pour en vouloir, si ce n’était à la terre entière, au moins à l’une de ses franges déjà toute désignée ?

Trois jours passèrent ainsi avant que n’arrive le matin du 21 septembre. Il était 10 heures, peut-être un peu plus. Le temps et son ciel étaient doux, seulement ornés de quelques nuages blancs. Dans la cour de mon immeuble, ne virevoltaient dans l’air que les bruits épars de quelques pigeons et le cliquetis d’une vaisselle que l’on rangeait un peu plus loin.  Je me réveillais alors doucement, dans la paresse de ces obligations qui n’existaient pas encore, dans ce jour comme dans les précédents. J’étais encore couché et rien n’était urgent. Je commençais seulement à ressentir la vaporeuse envie de boire un café. Soudain, une extraordinaire explosion tua la quiétude de ma cour. Elle fut suivie dans la seconde d’un souffle brutal et titanesque, qui déchira l’air ambiant en chacune de ses particules, avant d’immédiatement faire trembler mon immeuble de trois étages comme un vulgaire paquet de feuilles mortes. Je l’ignorai encore bien sûr, mais l’usine AZF venait d’exploser.

Je ressentis une peur immense et me trouvai soudain debout, vacillant dans le désarroi le plus total. De ne rien savoir sur ce qui venait de se produire fût insoutenable. Je tentai d’appeler à l’aide au delà de mon velux mais personne ne répondit. J’entendis une femme pleurer ou geindre ou crier et des bruits de verres brisés. Je mis mes lentilles de contact et m’habillai précipitamment. Dans l’instant d’après, j’étais dans la rue.

Ce que je vis me rassura, de par la présence de la foule, mais surtout m’émut profondément. Les gens, tous les gens autour de moi, étaient en état de choc et marchaient et courraient en tous sens, sans savoir où aller ni où trouver refuge. Un nombre incroyable de vitres avaient été soufflées et cent mille morceaux en étaient éparpillés sur le sol, envahissant les trottoirs et les chaussées. Un flot humain considérable quittait dans la précipitation tous les bâtiments publics et notamment la Faculté de Droit, située à 50 mètres à peine de chez moi et qui se dévidait de tous ses élèves, ahuris, comme moi, comme tout le monde.

Personne ne savait rien. Bien sûr, nous avions tous en tête les attentats américains et tous, sans exception, établirent un lien entre les deux évènements. C’était hallucinant et terrible, on entendait partout des sirènes hurler sans pouvoir en identifier la provenance. Alors que je cherchai en vain et comme tous les autres une esquisse de réponse, mon attention se porta sur une étudiante. Elle devait avoir un peu plus de vingt ans. Elle était très belle. Il émanait de son visage aux traits fins et angéliques une fragilité empirique qui semblait totalement désavouer l’organique matière de l’instant si particulier que nous étions tous en train de vivre.  Elle fit un pas, un pas seulement et, chancelante, ne put aller plus loin. Elle s’assit sur le rebord du trottoir, le plus à l’écart possible de tous les autres et, se prenant la tête entre les deux mains, toute de rage, de terreur et d’impuissance, éclata subitement en sanglots. Toulouse, la douceur de ses rues piétonnes, la lumière unique du soleil projetée sur ses briques roses, tout cela n’existait plus. N’étaient plus que ses enfants, innombrables et perdus, qui venaient à leur tour de basculer dans le chaos.


vendredi 5 avril 2013

Les deux Tours et le grand Saut


LSDD – Part. 1, chap. 1 – Extrait


 

Le lendemain fut exactement son contraire : ma demi-journée à l’accueil fut âpre et longue, allongée d’autant plus que la confirmation écrite que devait m’envoyer par fax mon futur employeur ne vint jamais, ce qui eu le don de me stresser comme un beau diable. Même si cela n’était qu’une petite dissonance, illusoire et égoïste, elle n’en demeurait pas moins capable de me gâcher l’après-midi. Ma boss, Sylvie, qui était au fil du temps devenue une amie, vint me trouver vers 16 heures, alors qu’il restait à peine trois quart d’heure avant de fermer le service et de renvoyer les jeunes demandeurs d’emploi, tous à peu près du même âge que moi, à d’autres préoccupations que la recherche de leur premier job.

Je ne compris pas vraiment ce qu’elle m’annonçait : cette histoire d’avions venus percuter les tours du World Trade Center n’évoquait encore qu’une lointaine et vague situation dramatique. La radio avait parlé de six morts et de quelques blessés. Après la fermeture, je tentais néanmoins d’interroger Internet afin de dénicher de plus amples informations mais tous les portails d’accès à l’actualité ramaient considérablement et long fut le temps avant de parvenir à lire quelques lignes cauchemardesques retranscrivant une espèce d’atrocité monumentale. Des avions de lignes régulières, avec à leur bords de nombreux civils, étaient venus détruire l’emblème de l’Amérique victoire, les tours jumelles qui sous les titanesques coups s’étaient embrasées avant de rompre, puis de s’effondrer, ensevelissant des milliers de personnes.

Quelques minutes auparavant, alors que je n’avais en tête que la première version donnée par Sylvie, je discutais de cet événement singulier avec un des jeunes présents, un de ceux que je connaissais le mieux, un de ceux qui fréquentait la boutique depuis un temps certain et qui se pointait régulièrement. Il me semblait à la fois dans son état normal mais aussi étrangement stone. Je lui parlais et avais l’impression qu’il était loin de tout, enfermé dans un trip dont lui seul savait l’origine et l’effet. Difficile effectivement d’identifier par quel biais il avait commis son office : alcool, joints, tout était envisageable. Pourtant, et sans que cette intuition ne puisse me quitter, je n’arrivais pas à me figer dans cet avis et à ne pas me dire qu’il était tout simplement sobre et quelque peu fantasque. Notre entretien, long d’environ cinq minutes, ne fut cohérent en rien mais peut-être était-ce moi qui débloquais, moi qui étais déjà sur le chemin de la retraite.

Quoi qu’il en fût, les mots ne parvinrent guère à s’imbriquer suffisamment bien pour construire une discussion réelle. La logique ne survivait que quelques instants à nos trop nombreuses lacunes, qui eurent finalement raison de moi. Je l’éloignai alors, en m’éloignant de lui et des qualités d’écoute dont je devais faire preuve dans ce travail. Ma patience s’était simplement évanouie dans l’écume de ma tête mobilisée par d’autres enjeux.

Une fois dans la rue, le travail terminé, ayant écouté les terribles informations à la radio, je me sentis très loin du spectacle urbain. Mais le décalage m’apparaissait aussi invraisemblable que légitime. Je sus aussi que l’agitation ambiante et quotidienne était en passe de s’interrompre : inévitablement, tout le monde rentrerait chez soi, tout le monde allait savoir. J’appelai Mathilde pour la prévenir mais je tombai sur sa messagerie. Celle-ci recueilli des mots qui ne savaient pas encore tout à fait de quoi ils parlaient. J’eus un pincement au cœur en coupant la communication, car je souhaitais vivement entendre sa voix et faire écho à cette urgence mal logée au fond du ventre, qui débordait dans mes yeux piquants et mon allure accélérée. Je marchai vite et croisai dans ma course bon nombre de regards qui déjà paraissaient savoir. Quelque chose de sombre, qui contenait le reflet de l’inexorabilité.

Au bout de mon chemin ne fut plus qu’un seul écran de télévision, ouvrant sur le monde une fenêtre des plus impitoyables. Odieux fut le premier adjectif qui me vint à l'esprit quand je découvris les images. C’était odieux et plus que cela. C’était immense et terrifiant.  La scène passait pratiquement à répétition, des dizaines et des dizaines de fois. Les angles de prises de vue changeaient, l’effarante sensation des films amateurs, tournés en direct, me submergeait et sonnait comme la surenchère absolue d’une folle mondialisation. Les avions s’engouffraient dans les tours et se désintégraient en elles, les explosions étaient d’une violence inouïe. Venaient ensuite les images de tous ces gens aux fenêtres, impuissants à survivre et sans doute terrorisés. Combien surent, avant de périr, que la fin était là ? Combien purent l’accepter sans frémir jusqu’au plus profond de leur être ? On les vit sauter dans le vide pour ne pas périr brûlés vifs. C’était révoltant, parce qu’on avait la nette sensation que rien d’autre ne pouvait être fait. Je me demandais quelle chance leur avait été donnée, sachant que cette question était désormais presque aussi illégitime que l’atrocité de l’acte lui-même. On ne pourrait jamais réinventer l’histoire et la justice en frappant exponentiellement dans l’horreur ; rien ne serait rayé de la part abjecte de notre passé après cela, nos sanglants versets ne seraient pas engloutis mais bien régénérés dans l’entrelacs fumant des ruines du World Trade Center et des tours devenues tombeau, sous les yeux médusés d’un monde qui venait de changer.



mercredi 3 avril 2013

Le sang et les grands rêves


LSDD – Part. 1, chap. 5 – Extrait



Un an plus tard environ, au début du mois d’avril, alors que mon frère était effectivement devenu le père d’un magnifique petit garçon, que j’avais moi-même goutté par deux fois aux joies des trance party, il me téléphona aux proches abords de minuit, alors que je profitais ce soir là de mon célibat géographique, tapotant sur le clavier d’un ordinateur portable ancestral peu fiable, dont j’avais hérité quelques mois plus tôt. Il me dit très simplement :

- Bon, Olivier… Je vois le neurologue demain matin. J’ai des nouveaux symptômes depuis quelques temps et je pense que là, il sera capable de me dire de quoi il s’agit. 

Je n’assimilai que très partiellement toute l’ampleur de ce que cela signifiait vraiment. Je lui reprochai de m’avoir caché la réapparition de ses troubles, le questionnai sur la nature des ces derniers, toujours semblables à ces dérangements sensitifs qu’il avait connus un an auparavant, auxquels était venue s’ajouter une étrange baisse de son acuité visuelle. Sans que je ne lui dise, je le trouvai très courageux, puisque la chose était revenue, le tourmentant depuis des semaines sans qu’il n’eut rien dit, rien avoué, rien laissé transparaître de ses inquiétudes à aucun des membres de sa famille. Je raccrochai après un quart d’heure, ayant essayé tant bien que mal de le rassurer, lui disant avec insistance que tout irait bien, que cela ne pouvait pas être bien grave, de toute façon. Je tentais en vérité de me convaincre autant que lui, tandis qu’au fond de moi s’était installé un truc méchant, une angoisse sourde et lourde au ventre, irradiant mes fibres tel un signal d’alarme tangiblement prémonitoire. Le lendemain, il téléphona sur mon portable vers 11h30, alors que j’avais laissé l’engin loin de moi, doucement affairé à mon travail, aidant un jeune diplômé à naviguer sur internet et les sites dédiés à la recherche d’emploi. Je n’eus son message que vers midi ; sa voix me parut bizarrement tronquée, presque métallique.  Il disait :

- Oui Olivier, c’est moi… Bon, écoutes, les nouvelles ne sont pas très bonnes, alors rappelles-moi dès que tu peux. 

Ce que je fis dans la minute, m’isolant dans le bureau situé tout au fond de mon service, les entrailles mêmes de celui-ci, là où se trouvaient les postes informatiques sur lesquels je travaillais régulièrement. Une simple minute de plus, celle-là même qu’il faut parfois à la vie pour nous faire basculer dans tout autre chose, là où l’on sait à coup sûr et de manière irrémédiable qu’il existait un avant et qu’à jamais il y aura un après. Il me l’annonça aussi très vite, aussi vite qu’il le put, telle une dissonance monumentale :

- Mec, j’ai la sclérose en plaques… 

Alors sa détresse, incommensurable, se matérialisa pour se condenser en un seul cri éperdu, un cri qui ne dura qu’une seconde et que je ne n’oublierai jamais, un cri qui déchira entièrement toute la substance de mon cœur de frère, qui déclencha fussent passées seulement trois secondes les pleurs inlassables d’un monde qui se dérobait parfaitement sous mes pieds. Mes nerfs lâchèrent si totalement que ce fut lui qui dû me consoler durant les vingt minutes qui suivirent. Je pleurai sans fin, me tordant en deux tellement le ventre me brûlait, hurlai une indicible rage impossible à expier. De ma vie, jamais je n’avais ressenti un si profond chagrin, il me semblait devoir faire face à un impossible désastre, quelque chose de tout simplement inconcevable. Le directeur adjoint pénétra à ce moment là dans la pièce et je le jetai brutalement, sans contestation possible :

- Pas maintenant Georges !

Il n’insista pas et referma doucement la porte. Cette intrusion eut néanmoins le bénéfique effet de m’obliger à me ressaisir, à reprendre le contrôle de mes nerfs. Je raccrochai après cinq minutes où je parvenais à discuter un peu plus calmement avec mon frère. Et puis j’attendis cinq autres minutes encore, afin de retrouver le courage suffisant pour m’extraire de cette pièce devenue cachot et d’aller trouver ce fameux Georges resté à proximité, veillant en effet sur un Espace Jeunes Diplômés demeuré sans surveillance, mais non sans l’inopportune compagnie de la directrice elle-même, à qui je bafouillai très vite une lamentable phrase d’excuses, la voix brisée des trop nombreux sanglots et leur tournant le dos alors, je m’enfuis sans m’inquiéter de leur réaction.

Je fus dans la rue au bout de dix secondes et je fus aussitôt saisi par une sensation étrange et brutale, tant le spectacle offert ne me paraissait plus qu’être celui d’un vieux film gris à la pellicule poussiéreuse et dont il me serait impossible un jour de refaire partie. Je ne pus que très partiellement maîtriser mes larmes, ne le voulant d’ailleurs pas vraiment. La tragédie était si complètement réelle que je ne pouvais plus me soucier d’aucune pudeur ou d’un quelconque faux-semblant. C’était tout simplement au dessus de mes forces. Rentrant chez moi, je croisai certains regards dont l’étonnement ne sut que me renvoyer ma propre détresse. Je marchai aussi vite que je le pus et quand cela fut fait, j’accélérai encore et puis encore, jusqu’à me faire mal aux jambes.

Une fois chez moi, de nouveau en ligne avec mon frère, tous deux légèrement apaisés, nous essayâmes ensemble d’intégrer l’effroyable nouvelle. Sa femme était à ses côtés et je l’entendais pleurer. Leur fils n’avait pas un an, leur mariage pas deux années, mon frère n’avait que vingt huit printemps au compteur. Et il leur fallait maintenant assimiler en urgence ce qu’une sclérose en plaques, une SEP, pouvait impliquer dans la vie d’un homme et de ses proches. Les coups me semblaient nous être portés à cadence métronomique, sans que cela ne puisse un jour cesser. Que fallait-il comprendre de plus ?

Peut-être que malgré l’amour, le sang et les grands rêves, rien ici n’existait d’immortel. Ce jour là, pour la première véritable fois de ma vie, en la sensation d’une vorace et si profonde morsure carnassière, j’assimilai peut-être à tout jamais que rien de ce qui m’était le plus cher, le plus indispensable, mon frère, celui qui était mon ami de toujours, celui avec qui j’avais tout vécu et absolument tout partagé, n’offrait l’assurance de ne pas m’être un jour ôté. Ne connaissant pas vraiment la maladie, je ne cessai de me répéter en pleurant, une fois que Mathilde m’eut rejoint dans la fin de l’après-midi, que mon frère allait disparaître et j’hurlai à la  gueule de ce monde hostile :

- Putain, c’est pas vrai mais c’est pas vrai, il va mourir ! Il va mourir, non de Dieu ! Mon frère va mourir… 

Il me fallut cette fois-ci une heure entière pour me calmer et me détacher  un tant soit peu de ce langage de mort, ce si étrange langage, finalement un assortiment de mots qui ne savait pas dire le ressenti réel, celui de concrétiser en sa propre chair l’idée même de la disparition, cristallisant dans un recoin de l’âme désormais inatteignable ce fichu malheur qui venait de s’abattre sur nous.