mardi 9 avril 2013

L’homme qui rêvait du cimetière des éléphants


Aéroport Trudeau, Montréal. A bord du vol Air France pour Paris. 4 décembre 2012, un peu avant 20h, heure locale. Avant dernier voyage.



La nuit va passer en un éclair. Un repas, un film et peut-être un cachet pour dormir quelques heures, trois tout au plus, afin d’avancer dans le temps pour atterrir à Paris aux environs de huit heures. Un nouveau jetlag, quatre jours à peine après le premier. Un séjour en un éclair, un de plus, une vie à deux comptée à chaque seconde. Que retiendrons-nous de ce temps où nous n’avions jamais assez de lui ? Peut-être et simplement qu’il finira par avoir raison de nous.

Une vie qui se résume à des épisodes. Des épisodes avec les êtres aimés, prendre une fraction d’eux et s’en nourrir autant que possible avant de les laisser de nouveau. Des intermèdes, toujours et encore, avant de rejouer les solistes.  

Tout à l’heure, quelques minutes avant de nous quitter à l’orée des contrôles de douanes, nous étions assis autour d’une petite table en bois de l’un des cafés de l’aéroport. Tandis que la femme s’était éloignée de nous afin d’acheter un casse-croute, je faisais des grimaces et des « bou » pour amuser sa fille de trois ans, tout en écoutant vaguement les bruits de cette foule hétéroclite en transhumance qui semblait n’être qu’une extension permanente de la diversité montréalaise.

Par ce je ne sais quel hasard ou peut-être celui seulement de la proximité, je tendis l’oreille vers la gauche, là où à une table tout près de nous, étaient assis deux hommes qui, se faisant face, discutaient tranquillement. Le plus proche de moi devait avoir entre cinquante et cinquante-cinq ans. Son compagnon était son cadet d’une bonne dizaine d’années. De leur échange, je ne perçus que quelques phrases. La première d’entre elles, que le plus vieux des deux hommes énonça avec solennité, fut celle-ci :

- Je ne m’arrêterai jamais, tu sais ! A force de le chercher, je le trouverai mon cimetière des éléphants ! Je ne pus voir l’expression sur le visage de son ami lorsque celui-ci lui répondit, mais je la devinai dans les mots qu’il choisit :

- Ce serait vraiment formidable… C’est tout ce que je souhaite pour toi…

Les mots étaient doux mais expédiés un peu trop rapidement, comme si la gêne accélérait involontairement l’élocution, alors qu’elle se mêlait à une évidente et sincère compassion. L’homme qui rêvait du cimetière des éléphants se mit à rire de bon cœur mais ce rire laissa échapper sans nul doute possible une gêne au moins égale à celle que son ami au cœur tendre venait de ressentir. Comment dire le fond de son être du seul pouvoir des mots que l’on possède ? Comment aiguiller la sincérité verbale en traversant tous ces autres mots que l’on ne maitrise pas ? Le cinquantenaire ajouta alors, dernière phrase que je perçus d’eux, avant que la femme ne nous rejoigne avec des cafés et des sandwichs   :

- Comme si j’avais seulement d’autres choix…

A cet instant précis où la femme nous rejoignit, elle s’assit en face de moi puis me regarda fugacement de ce regard unique qui lui arrivait encore de me donner quelque fois et c’est pourquoi la pensée que fit naître ce regard s’accorda alors exactement à celle que venait de formuler l’homme qui rêvait du cimetière des éléphants.

La pensée s’échappa par delà les foules en arrière et tout autour de nous puis je nous revis la veille, alors que nous étions encore sur les rebords du Mont-Tremblant, dont les sommets nous étaient cachés par une épaisse et blanche brume canadienne. La femme m’avait offert un bel et classieux ensemble hivernal, écharpe, gants et bonnet, tandis que l’aimable vendeuse nous avait servi un très joli :

 - Cui-ci, il n’est pas trop dispendieux !

Ce seul mot, dispendieux, dans la récurrence d’une utilisation presque systématique, faite de Québec à Montréal et de Valleyfield au Mont-Tremblant (Laurentides), m’est devenu, au fil des déjà quatre voyages entrepris cette année, le marqueur  du langage des commerçants de ce pays. Quatrième voyage, comme si désapprendre son rêve pouvait se nourrir de la répétition. Ici, il ne faut pas manger de hamburgers, car par décret depuis la vache folle, ils font brûler leurs steaks hachés. Mais la bavette vaut le coup, indéniablement.

Pour l’instant, nous n’avons pas encore amorcé le moindre mouvement. La neige tombe dru et le vent et la neige mêlés sembleraient presque capables de dissoudre et de faire fondre les métaux et les matières de cet avion.  Je m’ennuie déjà d’elle et de cette vie que nous ne parvenons pas à unifier. Alors j’écris et, comme mes deux voisins de rangée parlent sans discontinuer, je n’ai plus qu’à tendre l’oreille, une nouvelle fois. Et je le concède, c’est avec délectation que je vole quelques extraits de leur conversation : 

- Ce qui est fun à Montréal, c’est que tu as des restaurants de toutes nationalités !

- A New-York, c’est pareil ! Tandis qu’en Europe…

- Oui, et puis de surcroît le poulet est moins dispendieux (ho ho ho, pardon mais je vous avais prévenu !). Pis il est ben plus accessible !

Les deux hommes sont à ma gauche. Le premier est trentenaire et ingénieur en Structures. Il possède déjà une « compagnie », son entreprise, et ses manières de gentilhomme et toutes ses phrases de circonstance font de lui un homme charmant et, très certainement, plein d’avenir. A ses côtés, à l’extrême gauche de la rangée, est assis un homme plus âgé et, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est un toulousain qui connaît bien New-York et Suez. Se peut-il que le monde soit si vaste que l’on puisse le contenir dans une seule main ?

Cela fait maintenant presque une heure que nous avons embarqué et près de quarante cinq minutes qu’ils ont refermé sur nous les portes de l’avion. Nous baignons dans l’immobilité la plus totale, alors que des équipes au sol et sur passerelles mobiles se démènent pour dégivrer les ailes de l’appareil. Je commence même à douter de pouvoir attraper demain matin à Charles De Gaulle ma correspondance pour Toulouse. J’ai la nette sensation d’avoir encore une vie à écrire, une vie à réinventer. Le jeune homme plein d’avenir a repris la parole et, de par sa sincérité, me touche :

- Je ne sais pas comment c’est en Europe là, mais tu vois au Québec chais pas, on travaille vraiment trop fort ! C’est tellement intense ! C’est tout le temps la course là, j’chuis fatigué !

Sans le savoir évidemment, il me renvoie le rythme de ma propre vie et de ce qu’elle est devenue. La neige depuis quelques minutes s’est étirée et amoindrie et a laissé place à une forte pluie qui vient fouetter en rafales la coque de l’appareil. Je suis encore sur son sol. Une part de moi demeure ici pour la veiller, une main depuis toujours posée sur sa nuque, et au creux de son oreille, le souffle de quelques mots qui, durant les longues et froides nuits canadiennes, viendront peut-être apaiser ses rêves. Au-delà des abîmes et de cet effroyable océan, ne vibre plus que ce seul regard porté sur moi.

Voilà, nous décollons. Et tandis que je la quitte une nouvelle fois, il me semble une évidence que tout au bout du compte, ce n’est pas tant le choix d’un homme qui le détermine dans sa vérité, mais bien jusqu’où il sera capable de se battre pour lui.  A la recherche sans fin du cimetière perdu des éléphants, comme s’il était écrit en lettres d’ivoire dans un lieu qui n’existe pas, oublié aux confins d’une terre inconnue d’Afrique, que j’avais seulement eu d’autres choix.

samedi 6 avril 2013

Onze et vingt et un


LSDD – Part. 1, chap. 1 – Extrait



Je m’étais coupé de l’information durant 36 heures et cela m’avait été utile au moins pour le mal que je n’avais pas ingéré durant ce laps de temps. L’insouciance en effet disparaît vite ; elle s’effiloche et s’effiloche mais tant qu’il en demeure quelques lambeaux, on en profite et on les remercie. Savoir faire preuve d’un peu d’égoïsme, c’est parfois aussi vital que le fameux second souffle, simplement. J’appris donc que l’Amérique, humiliée, et le monde avec elle, se préparaient à la riposte. Et il n’était pas difficile d’imaginer quel serait le degré de férocité de la réplique. Pour moi, irrévocablement, ce 11 septembre marquait le passage à une nouvelle époque, peut-être même à une nouvelle ère. Mais je ne pouvais encore rien savoir de celle-ci, si ce n’était d’imaginer, faute de réel argumentaire, que l’ampleur du changement qui s’amorçait serait considérable. Il semblait toutefois certain que l’Amérique partirait en croisade. Qui la suivrait ? Et qui allait se faire dévorer vif ?

Je repris le chemin de Toulouse le lendemain dans le milieu de l’après-midi. J’avais rendez-vous avec mon futur responsable des ressources humaines le mardi matin, dès 8 heures. Il y avait un décalage monumental entre mon minuscule destin reprenant sa marche et celui de ces milliers de personnes concernées par les tragédies du World Trade et du Pentagone, des martyrs aux bourreaux, des rédempteurs du monde jusqu’aux commanditaires mêmes, qui tous nous liaient à l’hyperbole de mort, de peine et de souffrance qu’ils avaient engendrée ou subie, sans pour autant faire de nous des gens significativement meilleurs.

Nous ne demeurions que nous-mêmes, nous n’étions que d’un seul côté de l’écran, ce bon vieux côté où nous risquions peut-être les larmes ou de l’inquiétude, s’il nous restait encore une once d’objectivité et un soupçon de bon sens, enfin le zapping s’ils se mettaient à nous casser les pieds.

Vint le mardi matin du 18 septembre, où mon entretien ne se déroula pas vraiment comme je l’avais souhaité, en cela que mon interlocuteur disparut avant de me dire ce que j’allais gagner. Plus justement, il s’enfuit, sans autre verbe possible, avant de me dire ce que je n’allais pas gagner ! Je passai les trois jours suivants à ne rien faire que le strict minimum. J’avais besoin de souffler et Mathilde n’étant pas à Toulouse, je me suffis à moi-même et me révélai même doué pour la prélasse. Je n’écrivis guère mais regardai beaucoup la télévision et les informations. Je me gavais de ce New York fantomatique, marqué d’une empreinte irréversible. L’actualité ne vivait plus que pour et par cet événement et ne lorgnait plus que dans la seule direction d’un unique visage, celui de l’assassin. Il me semblait presque irréel de regarder le monde occidental trembler devant ce nouveau terrorisme et de constater qu’il n’avait pas d’autre recours que de voir la pire des nations prendre les choses en main, car la plus dangereuse et la seule omnipotente, et par dessus tout, celle qui avait été terrassée au cœur même de sa chair et de ses plus prestigieux symboles.

Cela me donnait l’impression d’avaler la salive d’un autre, d’un mec bien plus redoutable que moi, plus puissant et irrémédiablement bien plus en colère. Ferait-il naître en son sein, son saint patriotisme exacerbé, assez de haine pour en vouloir, si ce n’était à la terre entière, au moins à l’une de ses franges déjà toute désignée ?

Trois jours passèrent ainsi avant que n’arrive le matin du 21 septembre. Il était 10 heures, peut-être un peu plus. Le temps et son ciel étaient doux, seulement ornés de quelques nuages blancs. Dans la cour de mon immeuble, ne virevoltaient dans l’air que les bruits épars de quelques pigeons et le cliquetis d’une vaisselle que l’on rangeait un peu plus loin.  Je me réveillais alors doucement, dans la paresse de ces obligations qui n’existaient pas encore, dans ce jour comme dans les précédents. J’étais encore couché et rien n’était urgent. Je commençais seulement à ressentir la vaporeuse envie de boire un café. Soudain, une extraordinaire explosion tua la quiétude de ma cour. Elle fut suivie dans la seconde d’un souffle brutal et titanesque, qui déchira l’air ambiant en chacune de ses particules, avant d’immédiatement faire trembler mon immeuble de trois étages comme un vulgaire paquet de feuilles mortes. Je l’ignorai encore bien sûr, mais l’usine AZF venait d’exploser.

Je ressentis une peur immense et me trouvai soudain debout, vacillant dans le désarroi le plus total. De ne rien savoir sur ce qui venait de se produire fût insoutenable. Je tentai d’appeler à l’aide au delà de mon velux mais personne ne répondit. J’entendis une femme pleurer ou geindre ou crier et des bruits de verres brisés. Je mis mes lentilles de contact et m’habillai précipitamment. Dans l’instant d’après, j’étais dans la rue.

Ce que je vis me rassura, de par la présence de la foule, mais surtout m’émut profondément. Les gens, tous les gens autour de moi, étaient en état de choc et marchaient et courraient en tous sens, sans savoir où aller ni où trouver refuge. Un nombre incroyable de vitres avaient été soufflées et cent mille morceaux en étaient éparpillés sur le sol, envahissant les trottoirs et les chaussées. Un flot humain considérable quittait dans la précipitation tous les bâtiments publics et notamment la Faculté de Droit, située à 50 mètres à peine de chez moi et qui se dévidait de tous ses élèves, ahuris, comme moi, comme tout le monde.

Personne ne savait rien. Bien sûr, nous avions tous en tête les attentats américains et tous, sans exception, établirent un lien entre les deux évènements. C’était hallucinant et terrible, on entendait partout des sirènes hurler sans pouvoir en identifier la provenance. Alors que je cherchai en vain et comme tous les autres une esquisse de réponse, mon attention se porta sur une étudiante. Elle devait avoir un peu plus de vingt ans. Elle était très belle. Il émanait de son visage aux traits fins et angéliques une fragilité empirique qui semblait totalement désavouer l’organique matière de l’instant si particulier que nous étions tous en train de vivre.  Elle fit un pas, un pas seulement et, chancelante, ne put aller plus loin. Elle s’assit sur le rebord du trottoir, le plus à l’écart possible de tous les autres et, se prenant la tête entre les deux mains, toute de rage, de terreur et d’impuissance, éclata subitement en sanglots. Toulouse, la douceur de ses rues piétonnes, la lumière unique du soleil projetée sur ses briques roses, tout cela n’existait plus. N’étaient plus que ses enfants, innombrables et perdus, qui venaient à leur tour de basculer dans le chaos.


vendredi 5 avril 2013

Les deux Tours et le grand Saut


LSDD – Part. 1, chap. 1 – Extrait


 

Le lendemain fut exactement son contraire : ma demi-journée à l’accueil fut âpre et longue, allongée d’autant plus que la confirmation écrite que devait m’envoyer par fax mon futur employeur ne vint jamais, ce qui eu le don de me stresser comme un beau diable. Même si cela n’était qu’une petite dissonance, illusoire et égoïste, elle n’en demeurait pas moins capable de me gâcher l’après-midi. Ma boss, Sylvie, qui était au fil du temps devenue une amie, vint me trouver vers 16 heures, alors qu’il restait à peine trois quart d’heure avant de fermer le service et de renvoyer les jeunes demandeurs d’emploi, tous à peu près du même âge que moi, à d’autres préoccupations que la recherche de leur premier job.

Je ne compris pas vraiment ce qu’elle m’annonçait : cette histoire d’avions venus percuter les tours du World Trade Center n’évoquait encore qu’une lointaine et vague situation dramatique. La radio avait parlé de six morts et de quelques blessés. Après la fermeture, je tentais néanmoins d’interroger Internet afin de dénicher de plus amples informations mais tous les portails d’accès à l’actualité ramaient considérablement et long fut le temps avant de parvenir à lire quelques lignes cauchemardesques retranscrivant une espèce d’atrocité monumentale. Des avions de lignes régulières, avec à leur bords de nombreux civils, étaient venus détruire l’emblème de l’Amérique victoire, les tours jumelles qui sous les titanesques coups s’étaient embrasées avant de rompre, puis de s’effondrer, ensevelissant des milliers de personnes.

Quelques minutes auparavant, alors que je n’avais en tête que la première version donnée par Sylvie, je discutais de cet événement singulier avec un des jeunes présents, un de ceux que je connaissais le mieux, un de ceux qui fréquentait la boutique depuis un temps certain et qui se pointait régulièrement. Il me semblait à la fois dans son état normal mais aussi étrangement stone. Je lui parlais et avais l’impression qu’il était loin de tout, enfermé dans un trip dont lui seul savait l’origine et l’effet. Difficile effectivement d’identifier par quel biais il avait commis son office : alcool, joints, tout était envisageable. Pourtant, et sans que cette intuition ne puisse me quitter, je n’arrivais pas à me figer dans cet avis et à ne pas me dire qu’il était tout simplement sobre et quelque peu fantasque. Notre entretien, long d’environ cinq minutes, ne fut cohérent en rien mais peut-être était-ce moi qui débloquais, moi qui étais déjà sur le chemin de la retraite.

Quoi qu’il en fût, les mots ne parvinrent guère à s’imbriquer suffisamment bien pour construire une discussion réelle. La logique ne survivait que quelques instants à nos trop nombreuses lacunes, qui eurent finalement raison de moi. Je l’éloignai alors, en m’éloignant de lui et des qualités d’écoute dont je devais faire preuve dans ce travail. Ma patience s’était simplement évanouie dans l’écume de ma tête mobilisée par d’autres enjeux.

Une fois dans la rue, le travail terminé, ayant écouté les terribles informations à la radio, je me sentis très loin du spectacle urbain. Mais le décalage m’apparaissait aussi invraisemblable que légitime. Je sus aussi que l’agitation ambiante et quotidienne était en passe de s’interrompre : inévitablement, tout le monde rentrerait chez soi, tout le monde allait savoir. J’appelai Mathilde pour la prévenir mais je tombai sur sa messagerie. Celle-ci recueilli des mots qui ne savaient pas encore tout à fait de quoi ils parlaient. J’eus un pincement au cœur en coupant la communication, car je souhaitais vivement entendre sa voix et faire écho à cette urgence mal logée au fond du ventre, qui débordait dans mes yeux piquants et mon allure accélérée. Je marchai vite et croisai dans ma course bon nombre de regards qui déjà paraissaient savoir. Quelque chose de sombre, qui contenait le reflet de l’inexorabilité.

Au bout de mon chemin ne fut plus qu’un seul écran de télévision, ouvrant sur le monde une fenêtre des plus impitoyables. Odieux fut le premier adjectif qui me vint à l'esprit quand je découvris les images. C’était odieux et plus que cela. C’était immense et terrifiant.  La scène passait pratiquement à répétition, des dizaines et des dizaines de fois. Les angles de prises de vue changeaient, l’effarante sensation des films amateurs, tournés en direct, me submergeait et sonnait comme la surenchère absolue d’une folle mondialisation. Les avions s’engouffraient dans les tours et se désintégraient en elles, les explosions étaient d’une violence inouïe. Venaient ensuite les images de tous ces gens aux fenêtres, impuissants à survivre et sans doute terrorisés. Combien surent, avant de périr, que la fin était là ? Combien purent l’accepter sans frémir jusqu’au plus profond de leur être ? On les vit sauter dans le vide pour ne pas périr brûlés vifs. C’était révoltant, parce qu’on avait la nette sensation que rien d’autre ne pouvait être fait. Je me demandais quelle chance leur avait été donnée, sachant que cette question était désormais presque aussi illégitime que l’atrocité de l’acte lui-même. On ne pourrait jamais réinventer l’histoire et la justice en frappant exponentiellement dans l’horreur ; rien ne serait rayé de la part abjecte de notre passé après cela, nos sanglants versets ne seraient pas engloutis mais bien régénérés dans l’entrelacs fumant des ruines du World Trade Center et des tours devenues tombeau, sous les yeux médusés d’un monde qui venait de changer.



mercredi 3 avril 2013

Le sang et les grands rêves


LSDD – Part. 1, chap. 5 – Extrait



Un an plus tard environ, au début du mois d’avril, alors que mon frère était effectivement devenu le père d’un magnifique petit garçon, que j’avais moi-même goutté par deux fois aux joies des trance party, il me téléphona aux proches abords de minuit, alors que je profitais ce soir là de mon célibat géographique, tapotant sur le clavier d’un ordinateur portable ancestral peu fiable, dont j’avais hérité quelques mois plus tôt. Il me dit très simplement :

- Bon, Olivier… Je vois le neurologue demain matin. J’ai des nouveaux symptômes depuis quelques temps et je pense que là, il sera capable de me dire de quoi il s’agit. 

Je n’assimilai que très partiellement toute l’ampleur de ce que cela signifiait vraiment. Je lui reprochai de m’avoir caché la réapparition de ses troubles, le questionnai sur la nature des ces derniers, toujours semblables à ces dérangements sensitifs qu’il avait connus un an auparavant, auxquels était venue s’ajouter une étrange baisse de son acuité visuelle. Sans que je ne lui dise, je le trouvai très courageux, puisque la chose était revenue, le tourmentant depuis des semaines sans qu’il n’eut rien dit, rien avoué, rien laissé transparaître de ses inquiétudes à aucun des membres de sa famille. Je raccrochai après un quart d’heure, ayant essayé tant bien que mal de le rassurer, lui disant avec insistance que tout irait bien, que cela ne pouvait pas être bien grave, de toute façon. Je tentais en vérité de me convaincre autant que lui, tandis qu’au fond de moi s’était installé un truc méchant, une angoisse sourde et lourde au ventre, irradiant mes fibres tel un signal d’alarme tangiblement prémonitoire. Le lendemain, il téléphona sur mon portable vers 11h30, alors que j’avais laissé l’engin loin de moi, doucement affairé à mon travail, aidant un jeune diplômé à naviguer sur internet et les sites dédiés à la recherche d’emploi. Je n’eus son message que vers midi ; sa voix me parut bizarrement tronquée, presque métallique.  Il disait :

- Oui Olivier, c’est moi… Bon, écoutes, les nouvelles ne sont pas très bonnes, alors rappelles-moi dès que tu peux. 

Ce que je fis dans la minute, m’isolant dans le bureau situé tout au fond de mon service, les entrailles mêmes de celui-ci, là où se trouvaient les postes informatiques sur lesquels je travaillais régulièrement. Une simple minute de plus, celle-là même qu’il faut parfois à la vie pour nous faire basculer dans tout autre chose, là où l’on sait à coup sûr et de manière irrémédiable qu’il existait un avant et qu’à jamais il y aura un après. Il me l’annonça aussi très vite, aussi vite qu’il le put, telle une dissonance monumentale :

- Mec, j’ai la sclérose en plaques… 

Alors sa détresse, incommensurable, se matérialisa pour se condenser en un seul cri éperdu, un cri qui ne dura qu’une seconde et que je ne n’oublierai jamais, un cri qui déchira entièrement toute la substance de mon cœur de frère, qui déclencha fussent passées seulement trois secondes les pleurs inlassables d’un monde qui se dérobait parfaitement sous mes pieds. Mes nerfs lâchèrent si totalement que ce fut lui qui dû me consoler durant les vingt minutes qui suivirent. Je pleurai sans fin, me tordant en deux tellement le ventre me brûlait, hurlai une indicible rage impossible à expier. De ma vie, jamais je n’avais ressenti un si profond chagrin, il me semblait devoir faire face à un impossible désastre, quelque chose de tout simplement inconcevable. Le directeur adjoint pénétra à ce moment là dans la pièce et je le jetai brutalement, sans contestation possible :

- Pas maintenant Georges !

Il n’insista pas et referma doucement la porte. Cette intrusion eut néanmoins le bénéfique effet de m’obliger à me ressaisir, à reprendre le contrôle de mes nerfs. Je raccrochai après cinq minutes où je parvenais à discuter un peu plus calmement avec mon frère. Et puis j’attendis cinq autres minutes encore, afin de retrouver le courage suffisant pour m’extraire de cette pièce devenue cachot et d’aller trouver ce fameux Georges resté à proximité, veillant en effet sur un Espace Jeunes Diplômés demeuré sans surveillance, mais non sans l’inopportune compagnie de la directrice elle-même, à qui je bafouillai très vite une lamentable phrase d’excuses, la voix brisée des trop nombreux sanglots et leur tournant le dos alors, je m’enfuis sans m’inquiéter de leur réaction.

Je fus dans la rue au bout de dix secondes et je fus aussitôt saisi par une sensation étrange et brutale, tant le spectacle offert ne me paraissait plus qu’être celui d’un vieux film gris à la pellicule poussiéreuse et dont il me serait impossible un jour de refaire partie. Je ne pus que très partiellement maîtriser mes larmes, ne le voulant d’ailleurs pas vraiment. La tragédie était si complètement réelle que je ne pouvais plus me soucier d’aucune pudeur ou d’un quelconque faux-semblant. C’était tout simplement au dessus de mes forces. Rentrant chez moi, je croisai certains regards dont l’étonnement ne sut que me renvoyer ma propre détresse. Je marchai aussi vite que je le pus et quand cela fut fait, j’accélérai encore et puis encore, jusqu’à me faire mal aux jambes.

Une fois chez moi, de nouveau en ligne avec mon frère, tous deux légèrement apaisés, nous essayâmes ensemble d’intégrer l’effroyable nouvelle. Sa femme était à ses côtés et je l’entendais pleurer. Leur fils n’avait pas un an, leur mariage pas deux années, mon frère n’avait que vingt huit printemps au compteur. Et il leur fallait maintenant assimiler en urgence ce qu’une sclérose en plaques, une SEP, pouvait impliquer dans la vie d’un homme et de ses proches. Les coups me semblaient nous être portés à cadence métronomique, sans que cela ne puisse un jour cesser. Que fallait-il comprendre de plus ?

Peut-être que malgré l’amour, le sang et les grands rêves, rien ici n’existait d’immortel. Ce jour là, pour la première véritable fois de ma vie, en la sensation d’une vorace et si profonde morsure carnassière, j’assimilai peut-être à tout jamais que rien de ce qui m’était le plus cher, le plus indispensable, mon frère, celui qui était mon ami de toujours, celui avec qui j’avais tout vécu et absolument tout partagé, n’offrait l’assurance de ne pas m’être un jour ôté. Ne connaissant pas vraiment la maladie, je ne cessai de me répéter en pleurant, une fois que Mathilde m’eut rejoint dans la fin de l’après-midi, que mon frère allait disparaître et j’hurlai à la  gueule de ce monde hostile :

- Putain, c’est pas vrai mais c’est pas vrai, il va mourir ! Il va mourir, non de Dieu ! Mon frère va mourir… 

Il me fallut cette fois-ci une heure entière pour me calmer et me détacher  un tant soit peu de ce langage de mort, ce si étrange langage, finalement un assortiment de mots qui ne savait pas dire le ressenti réel, celui de concrétiser en sa propre chair l’idée même de la disparition, cristallisant dans un recoin de l’âme désormais inatteignable ce fichu malheur qui venait de s’abattre sur nous.


samedi 30 mars 2013

Le rythme et la pulsion




C’est en entendant les chants provinciaux de tous ceux qui ne comptent pas que l’ouïe est finalement devenue fine. La vraie histoire s’écrit sur les traces presque imperceptibles laissées par tous ceux-là. C’est celle-là qu’il faudrait conter, celle qui véritablement résonne.

Comment définir le rapport à l’autre autrement qu’en envisageant un tempo qui n’existe pas tout à fait ? Le Rythme et la Pulsion d’un être humain sont une voie lactée dont l’exploration exhaustive ne pourra sans doute jamais être menée à terme, ou à seule raison de vouloir contenir un infini dans une toute petite boîte.

Si nous devions imaginer une autre histoire, une mouvance interne suffirait peut-être. Le souffle d’une vie s’incarne parfois dans si peu de choses, ou la très frêle vertu de croire toujours et encore en la survenance du Beau. Les Mondes s’écroulent et certaines croyances meurent et puis une fois cela réalisé, renaissent sur les terres fécondes de l’espoir et de l’inventivité tout ce que l’on voudra encore bien  accomplir.

Au loin la Ligne. En toi le sang et sa Musique.

Je repense à un récent autoportrait de mon frère. Ce qu’il dégageait, tant dans son déterminisme que dans sa fragilité, légitime totalement l’exercice lui-même, bien qu’il n’y ait évidemment besoin d’aucune justification. Car si tu te regardes en face, sans compromission et dans la seule et exacte condition d’une très rude empoignade avec toi-même, alors tu finiras bien par savoir qui tu es vraiment. Ce chant qui te constitue et cette chanson silencieuse qui te fait individu, parmi la multitude des autres de toi.

La pulsion de devenir, alimenté par ces rêves qui ne s’éteindront qu’au dernier souffle, contre le rythme de vivre, par à-coups et sans frémir, en avançant de ces innombrables peut-être qui construisent l’authenticité d’un jour, alors que l’invariable Soi détermine déjà presque tout le reste, le chemin, sa trajectoire.

Faut-il avoir connu la mort d’un être cher pour mieux appréhender la valeur d’une vie ? Est-ce un langage qui s’insinue en toi non pas comme une menace sous-jacente qui dirait que tout finira par t’échapper mais comme un message diffusé lentement à l’intérieur pour éclairer ton âme d’un peu d’humilité ?

Face à ce qui advient, face à ce qui se profile, de ce que tu sais sans grand savoir et de ce que tu ignores encore de tes seules intuitions, n’émerge parfois que l’ineffable don d’avoir donné et reçu les amours imparfaites des êtres chers qui ont croisé ta vie et qui en ont parfois redéfinit les limites propres, dans l’éphémère union de deux rythmes que tu pourras porter en toi éternellement et dans la pulsion de devenir ce que tu es déjà. 

samedi 16 mars 2013

Le souffle et la vertu


En entrant dans la pièce noire j’ai entendu le souffle de mon âme. Ce n’est pas une histoire comme les autres.

La ville et les plaines sont pourtant remplies de ces histoires là. Elles remplissent elles-mêmes des cahiers, des esprits, des cœurs perdus. Depuis combien de temps ?

Encore une année passée à chercher, sans savoir vraiment si ce temps fut celui d’une vraie recherche, d’une quête sincère et approfondie. Le temps n’est pas au temps, il semble parfois seulement emprisonné dans sa propre fuite, depuis cette époque jaunie dont nous nous souvenons tous et où tout semblait encore possible. Que se passe t-il ? Est-ce que rien ne change sans ne faire que vieillir, quelques rides aux coins des yeux ?

La relation à soi se nourrit-elle de la magie qui existe parfois dans la relation à l’autre ou est-ce l’inverse ? Décocher trois bons mots, sans jamais résoudre les vrais maux. Le temps d’être soi-même est-il écoulé ou en avance sur lui-même ?

Pas de secret sans vertu. Tout est dans la bouche folle, expiatrice de ce mal qui nous touche, qui nous consume. Tous ensemble, tous à la fois, dans l’évidence d’être impliqué dans un rapport collectif tronqué, sans parvenir jamais à s’en échapper ou à s’en extirper totalement. Ça ne colle pas, ni à la peau,  ni au trublion de l’âme. Pourtant, c’est enraciné, inévitable, d’une ampleur à couper le souffle.

Le souffle… Toujours lui, tel un vacarme qui ne s’amenuise pas. Ici, dans nos poitrines, pour nous éviter la rupture.

Se chercher aux abords de ce gouffre immense, intrinsèque, dans la marque et l’indice d’une appartenance indiscutable, indéfectible, à cette race qui ne sait pourtant jamais être vraiment nous. Elle nous ressemble tant mais au moins autant qu’elle pourrait nous effrayer.

Mais ceci n’est pas la vérité de chaque instant. La modulation semble incessante et elle l’est effectivement. Qui ne saisit pas le bon moment au vol lorsqu’il se présente ? La lucidité peut s’accorder avec l’optimisme.

Les êtres que l’on croit perdre, ceux qui meurent comme ceux qui demeurent, vivent en nous, dans l’incessante machinerie de nos rêves et de nos sangs mêlés.

Il faut ne pas craindre la faute. Puisqu’elle viendra de toute façon.



samedi 2 mars 2013

Maroc, première classe





Il est un fait avéré que des prévisions restent et demeurent des prévisions. The Wall ne fonctionna pas hier. Le vent avait forci et tourné Nord dans l’après-midi. Le soleil était là, la houle également, mais il manquait ce que nous y avions vu la veille, de quoi s’inventer une première session de surf en 2013.

Nous restâmes pourtant très longtemps sur la plage. Yann souvent prenait le relais avec les enfants qui n’avaient de cesse d’aller flirter avec les écumes déroulant sur le rivage et qui sautaient sur la digue partout où cela pouvait être un peu dangereux. Il dessinait au sol de grands cercles avec un bâton à taille humaine droit comme un i et qui s’incurvait légèrement à l’une des extrémités, devenant la parfaite pointe d’un crayon fait pour le sable.

Je m’éloignai parfois d’eux et sans appareil photo cette fois-ci je prenais le temps de voir. La marée basse laissait la digue à nue et ses rails de chemin de fer un peu fous incrustés par les allemands de la Seconde Guerre. Il ne souffrait ici d’aucun préjudice. Il fallait regarder la Ligne d’hiver et comprendre ce que le temps offrait et reprenait ensuite. Les planches de surf restèrent allongées sur leur sable et nous avec elles qui marchions et courions et riions encore, tandis que les souffles du large et du Nord ne faiblissaient pas.

Après la nuit qui fut celle d’une redondante partition et d’un matin où le ventre ne pouvait guère se cacher de lui-même, nous partîmes en ballade au très proche Nord de la côté soulacaise. Yann nous offrit une seconde merveilleuse inconnue en deux jours, une succession sans fin d’anciens bunkers et de fortifications, les résidents d’un passé inscrit dans la dune et écartelés par le temps, tagués dans leurs moindres fragments, offerts à la ballade aventureuse des enfants et aux multiples prises de vue. Cela dura plus d’une heure où nous escaladâmes des murs, descendirent dans les obscurités et prirent quelques risques avec toutes les précautions nécessaires. Les deux garçons frissonnaient de bonheur puis ne forçaient que très légèrement leur courage quand le noir ou le pas à venir devenaient un peu plus exigeants et le dernier bunker nous laissa bientôt tandis qu’il délivrait à l’immensité devant lui une missive dont on pouvait se demander à qui elle s’adressait vraiment : Le futur, c’était mieux avant.

Nous descendîmes sur la plage pour revenir à la voiture et la digue affleurait si bien qu’elle créait des retenues d’eaux salées qui formaient de véritables piscines telles que l’on en avait vu étant jeunes dans les iles du Bagne de Guyane. Je tenais la main d’Ethan et Yann celle d’Eléis pour prévenir toute chute du fait de cette mousse glissante vert émeraude qui envahissait la pierre de la digue, là où nous marchions si proches des eaux piégées.   

J’allumai une première cigarette depuis quelques temps pour que la fumée puisse endormir un peu le feu mais le feu avait sa vie propre et tenace. Nous déjeunâmes rapidement parce que la lagune en face de la maison était lisse comme un lac à l’accalmie, ce qui signifiait de faibles vents d’Est qui nous donneraient peut-être la chance que nous n’avions pas eue la veille. La houle avait baissée en 24h alors je laissai la Hap Jacob 7’2 dans le garage et pris la Ocean Safari 8’0 qui dormait sur le rack en bois depuis l’été parmi les planches du quiver de Yann. La chaleur du ciel de 14h30 était inavouable, une précieuse largesse du temps qui accordait au courage ce qui lui manque parfois aux préliminaires d’une session hivernale.

-          On va au Sud chercher les droites que tu aimes, me disait Yann.

Les enfants étaient déjà dans la voiture si impatients comme nous de revoir la Ligne. On envoya le Black Album pour que cela sonne comme il devait. Soulac fut bientôt derrière nous et nous longeâmes les forêts de pins qui ne respiraient pas encore la fragrance des étés heureux mais il fallait bien commencer par quelque chose. Le front de mer de Montalivet nous offrit immédiatement de bonnes perspectives car le premier pic au nord fonctionnait et nous n’étions pas les seuls surfeurs à avoir compris qu’une heureuse survenance pouvait advenir en cette douce après-midi du dernier jour de février. Yann me proposa de pousser jusqu’à la centrale, ce que nous fîmes et je m’arrêtai dans la courbe du rond point en face du spot et dominé par les drapeaux de l’Europe. Là, un surfeur vint à nous et tapa en souriant à la vitre de la portière.

- Excusez-moi, mais vous n’auriez pas un peu de wax s’il vous plaît ?

- Oui, bien sûr, lui–répondis-je et je ne pus m’empêcher de sortir une inévitable blague à deux sous : mais j’espère que tu as beaucoup d’argent sur toi !

Le surfeur rigola avec moi tandis que je lui donnai un pain de wax entamé mais largement suffisant et il me remercia tout autant qu’il remercia ensuite les parfaites conditions du jour. On fit demi-tour et maintenant nous savions tout deux que nous allions surfer. Nous nous garâmes au « Maroc » de la dune de Vensac qui avalait au fil des ans le bitume de la route côtière. Le Maroc était sans aucun doute la vague que nous avions le plus surfée ensemble en une décennie. Une droite ouvrait sans concession et n’était à l’eau qu’un seul surfeur. Les deux pécheurs nous rendirent service car ils rangèrent leur matériel alors que nous déchargions les planches et nos affaires de la voiture. En cheminant vers la plage, je parlai longuement au plus grand des deux garçons. Je lui donnai une responsabilité qu’il n’avait jamais eue et qu’il honora parfaitement, en cela sûrement que la confiance ne restreint pas mais fait grandir.

Nous faisions maintenant face à la vague et il semblait y avoir un courant qui tirait vers le large et les séries laissaient une brèche pour la mise à l’eau. Je donnai mes dernières recommandations :

- Vous restez visibles tout le temps sur la dune que vous pouvez faire tomber si cela vous plaît mais toujours visibles en face de nous et au moindre pépin, tu fais de grands signes avec les mains. Nous regarderons toujours et nous ne sommes pas loin. L’eau est dans ce sac et les petits princes aussi.

Il fallait se dévêtir peu à peu pour s’engoncer ensuite dans les différents éléments de la combinaison d’hiver. La 4’3 jusqu’aux hanches puis les chaussons et alors seulement enlever le sweet et le tee-shirt et enfiler le top avec cagoule intégrée et finir de se recouvrir entièrement de néoprène. Je me rendis compte alors que la paire de gants que m’avait prêtée Yann m’offrait deux mains droites et cela nous fit rire un peu jaune mais rire quand même, ce qui ne m’empêcha pas d’enfiler avec de grandes difficultés le gant à l’envers et de constater l’étrange inclinaison que cela donnait à la main concernée ainsi qu’un manque assez évident de souplesse.

Enfin je me rapprochai de l’eau et les mousses déjà venaient cogner sur les jambes et Yann n’était pas loin derrière moi. Je fus allongé sur la planche alors encore à moitié sec et rapidement je m’engouffrai dans la passe en espérant très sincèrement que le prochain set me laisserait le temps d’atteindre le pic. Cela fut accompli sans grand mal et les premières rames pour attraper une vague furent impossibles et me piégèrent rapidement, trop lent pour partir sur la première vague de la série, trop loin déjà pour éviter toutes les suivantes. La première d’entre elles qui percuta mon visage et qui m’ensevelit ensuite m’arracha un cri silencieux et aquatique tandis que l’eau froide s’engouffrait dans la cagoule et venait geler mes oreilles.

Mais nous étions à l’eau et le soleil brillait sans faillir. Je n’avais pas surfé depuis novembre, une session de fin de journée un peu sale en Méditerranée qui m’avait vu sortir de l’eau alors que la nuit était déjà tombée. Yann n’avait pas surfé depuis septembre, depuis son dos et sa première opération qui en nécessitait aujourd’hui une deuxième. Les bras comme du coton, le souffle en recherche de lui-même et dans la gêne des épaisses couches de néoprène, je passai un temps interminable à chasser sans succès cette première vague de l’année. Nous vîmes bientôt Eléis faire les grands signes convenus depuis la plage et on voyait son petit frère à côté de lui assis dans le sable de la dune qui naissait dans son dos. Cela nous donna une énergie supplémentaire alors que le vent de Terre et le courant nous poussaient au large.

Je finis tout de même par être bien placé, peut-être un peu trop à l’inside mais il fallait ce qu’il fallait. Je sentis enfin que le dernier coup de rame était le bon et la magie du souffle de la planche qui prend vie sur l’onde en mouvance opéra. J’étais debout et si la section avait déjà un peu trop fermé, il ne fut pas si ardu d’atteindre le rivage en se laissant porter un peu comme cela, à l’ancienne, dans la seule recherche de glisse et de la bonne trajectoire. Je souriais en me rapprochant de Yann qui m’avait devancé  et des enfants qui n’avaient plus aucun problème sauf du sable et de la boue un peu partout sur leurs vêtements.

-          On y retourne ? demandai-je à mon ami qui répondit par l’affirmative.

Il y eut encore deux vagues, dont la première m’offrit un beau take-off, suivi d’un bottom-turn assez franc qui me donna assez de vitesse pour enchainer un cut-back. Lorsque je revins au pic j’étais seul cette fois-ci et presque heureux et je regardai la Ligne avec les yeux plissés par le sel et le soleil. Je restai ainsi quelques instants dans la double contemplation de l’horizon éternel et de tout ce que l’on avait su autrefois et alors je me mis à hurler, à hurler de toutes mes forces pour que le feu disparaisse et je criai ensuite son nom et ce que je devais lui dire sans autre façon. Les mots se perdirent et se dissipèrent si vite qu’ils ne semblaient pas avoir été prononcés et l’Océan me réapprit que l’on ne peut de toute façon rien lui cacher de ce que nous sommes.

De nouveau sur le sable et proche des enfants sur ma gauche qui n’avaient pas encore fini d’envahir la dune et de Yann sur ma droite qui comme moi avait retiré tous les éléments de la combinaison, je pris un instant pour de nouveau me projeter en Elle. La Ligne était dorée et deux surfeurs un peu plus loin se jetaient à l’eau. Le soleil descendait et les contorsions de sa lumière envahissaient l’espace liquide et sableux devant moi. La Ocean Safari reposait à même le sable à quelques mètres sur ma gauche, dorée elle aussi par l’éclat du jour évanescent. Je regardai mon ami quelques instants et je vis cette même lumière briller dans son regard, en la connivence d’un Monde qui ne cesserait jamais de nous bouleverser. Je repensai à nos deux trajectoires, si différentes l’une de l’autre mais qui pourtant avaient vu nos deux vies être renversées et remaniées dans une force au moins égale en à peine plus d’un an. Je repensai à ces innombrables fois où nous avions été une voix, un soutien et une conscience l’un pour l’autre à six cents kilomètres de distance et j’eus quelques larmes plutôt heureuses que le vent d’Est qui avait forci depuis une heure emporta vers le large. Nous étions tous les quatre sur la plage et le Maroc nous avait offert nos premières classes. Et dans le vent de la terre et le ressac Atlantique, résonnaient nos histoires passées et celles à venir, celles qui nous privaient d’une vie pour nous apprendre à vivre, sans qu’il n’y ait plus rien que la respiration du Monde tout autour de nous.






mercredi 27 février 2013

The Wall




Nous arrivâmes dans la nuit médocaine de février qui nous accueillait dans ses plus parfaits atours d’hiver, un froid brumeux et humide. Il était 20h à peine passés, les enfants et moi venions d’avaler nos 4 heures de route dans une entente parfaite, en écoutant Placebo, notre inévitable référence commune lorsque nous étions tous les trois en périple, mais aussi Smashing Pumkings, Smooth ou le dernier album d’Archive.

Mon ami vint évidemment à notre rencontre lorsque je garai la voiture. Il embrassa les enfants, qui l’embrassèrent encore plus fort qu’il ne venait de le faire et puis il chercha mon regard, que je lui donnai bien volontiers, avant que nous nous prenions très longuement dans les bras l’un de l’autre. Cela faisait six mois que nous ne nous étions pas vus, un intermède dans une véritable éternité.  

Les enfants, irradiés de ce bonheur plein et franc qui les prenait immanquablement lorsqu’ils arrivaient ici, firent les fous jusqu’aux premiers pleurs d’épuisement et puis les pâtes et puis dodo. Une fois les enfants endormis, nous prîmes le temps de ne pas nous précipiter sur nos brûlants sujets à tous deux, et, buvant quelques verres de vins, nous préférâmes battre en retraite devant The Good, The Bad & The Ugly et les immortels hymnes d’Ennio Morricone. Une fois couché dans un lit aux mille et un contes passés, mes rêves ne furent qu’une seule et même lancinante chanson qui ne me quitta guère jusqu’aux premières lueurs de l’aube, m’irradiant de tout ce que le cœur devait bien rendre à l’âme, inéluctablement, aux heures où il n’y avait plus quiconque pour monter la garde.

Je me réveillai coupé en deux, pourtant dans la douceur des boucles blondes qui sautaient déjà partout, mais incapable encore de déterminer ce qui de moi demeurerait, et la place  que prendrait ce qui devrait partir. Tous les quatre, on joua bientôt au quatre vingt et un et chacun gagnait tour à tour. Le temps semblait doux et bon, mais la dissonance interne devint si forte que je finis par appeler ce magnétiseur que j’avais rencontré une fois déjà, exactement six mois auparavant, lors de mon dernier périple médocain. C’était un vieil homme incroyable, revenu d’entre les morts après un accident cérébral majeur, depuis handicapé mais qui passait sa vie à guérir les maux des autres. Lorsqu’il me vit, il me fit simplement asseoir dans le même fauteuil et il commença à faire tourner son pendule au dessus de ses planches médicales, tout en se frottant le bras. Il fit très vite la grimace.

- Vous vous êtes brûlé à l’intérieur en six mois, me dit-il sans détour, et maintenant il va falloir arrêter de fumer.
- Oui, lui-répondis-je, je sais, c’est exactement ce que j’ai accompli.

Alors il me donna des conseils et une marche à suivre. Il parlait de moi comme d’un livre ouvert et, au lieu de me faire pleurer, il me soulageait déjà. Il me garda presque une heure avec lui, toujours à m’ausculter par le biais de ses planches et de son pendule et il finit par me dire :  

- Tout le reste du corps est bon. Vous êtes solide et ça va aller.

Je repris la voiture et je n’allumai pas de cigarette cette fois-ci. Imani chantait dans la voiture, les voix des enfants qui l’accompagnaient offraient plus d’émotion encore que ne le faisait déjà son propre timbre et, le rebond des voix mêlés, les enfantines et celle de la grande dame, finissait toujours par aller se nicher au plus droit profond de votre propre moelle. Alors je me mis à chanter avec eux : « Take care of the One you love, take care of the One you need… Take care of of the One who needs you most, take care of the One you love… Et là, au bout de quelques minutes et d’un inévitable replay, il fut assez simple de lâcher prise.


Revenu à la maison et après un bon goûter, le soleil étant enfin de la partie, nous habillâmes chaudement les enfants après avoir établi la liste des courses indispensables à notre séjour, courses que nous entreprendrions à notre retour. Je pris la route de l’habitude mais mon ami m’indiqua un autre chemin. Nous quittâmes donc Soulac par le Nord et prîmes la route du Verdon. Au bout d’un nombre de kilomètres que nous garderons secret, il me fit tourner sur la gauche, un virage serré qui donnait immédiatement sur un chemin de terre défoncé.  Nous évitâmes bien des ornières mais pas toutes, et nous écrasâmes les deux voies ferrées jaunies par la rouille, avant de nous garer sur un parking de sable. Ces dunes m’étaient inconnues. En presque douze ans de Médoc, je n’étais jamais venu ici.

Je pris le ballon de foot dans le coffre de la voiture et les enfants déjà s’ébrouaient vers la côte. La lumière du ciel était de celle qu’on ne fréquente qu’en hiver, poreuse, dénuée de tout artifice. Une grande baie s’offrit bientôt à nos yeux et le phare de Cordouan perçait légèrement dans les brumes du large, le seul monument des hommes dans l’immensité.  Nous jouâmes tous les quatre au foot, sans ne s’intéresser immédiatement à l’objet de notre visite. Ce moment ne tarda pas.

- Je voulais te montrer cette vague, me dit mon ami. Elle est encore moins connue que celle du Petit Chemin. Tu vois ces rochers, et la digue brisée, là-bas, sur ta gauche ? Je l’ai appelée The Wall…

Deux pics fonctionnaient. Deux gauches, proches du rivage, à portée de main. Il était aisé d’en voir la mouvance, d’en deviner la force et d’en comprendre la courbe. Les pics étaient réguliers, formaient presque toujours au même endroit et la vague, une fois qu’elle s’était suffisamment rapprochée du bord, se jetait rapidement mais ne fermait pas. Elle ouvrait et suivait fidèlement le banc de sable. Une vague rapide et creuse, vierge de tout surfeur. Je regardais ainsi vivre le monde pendant plusieurs minutes et, parmi les rochers qui bordaient les écumes, je me rendis compte que j’avais envie d’aller à l’eau. Enfin, cela venait. Je souris à mon ami et lui dis simplement :

-          On revient là demain.

Il me rendit le même sourire et notre cause était entendue. Je pris 85 photos en deux heures. Les enfants, les vagues et les reflets que faisaient avec eux l’eau et la lumière du soleil. Puis je m’éloignai un instant du reste de la troupe et je me rapprochai de cette digue enfouie dans le sable et ravagée par les vagues qui venaient inlassablement se briser et exploser contre elle. Pour la première fois, mes yeux s’arrêtèrent longuement sur l’horizon. Je ne l’avais pas fui jusqu’alors, j’avais simplement laissé venir ce moment. Elle était là, ma Ligne et elle me renvoyait exactement ce qu’elle m’avait toujours renvoyé. Je lui appartenais, puisqu’il était si simple aujourd’hui de reconnaître que je m’étais toujours recherché en Elle, dans son immuable sérénité, au-delà des tempêtes qu’elle peut elle-même engendrer et faire croître, au-delà de ces hommes qui s’y soumettent, non par choix, mais parce que leur propre humanité les y conduit et les y pousse, parfois avec une ferveur inégalable. Si la tempête a son caractère propre, si, intrinsèquement, elle est violente et égoïste, elle n’est pas mauvaise pour autant. Elle n’en fait simplement qu’à sa tête et, lorsqu’elle se retire, il n’est bien que la Ligne qui demeure encore, telle qu’on l’avait laissée et, peut-être, telle qu’on l’avait perdue de vue.


Nous sommes rentrés et nous avons fait les courses. Un bon repas, un dessin animé. Cela fait plusieurs heures que tout le monde dort. Et voilà maintenant ce que je sais : demain, nous nous lèverons avec cette idée en tête. Il ne fera que froid au début de la journée mais le soleil peu à peu deviendra notre allié. Demain, les vents souffleront d’Est toute la journée et les coefficients seront de 99 le matin et de 96 le soir.  La houle, orientée Sud-ouest, oscillera entre 1m80 le matin et 1m20 en fin de journée et nous offrira des périodes de 13 à 16 secondes. Demain, la marée sera basse à 12h00 et haute à 18h11. Demain, nous profiterons donc de ce court temps d’après-midi légèrement réchauffé et de ces conditions stables pour reprendre cette même route du nord qui nous avait menés ce jour à cette baie où j’ai découvert The Wall. Sur la plage, nous ne rencontrerons personne et nous aurons enfilé nos combinaisons d’hiver près de la voiture, avant de fouler le sable froid. Nous porterons des gants, des chaussons et une cagoule et, accoutrés ainsi, nous ferons rire les enfants. Demain, je retrouverai la Ligne et, en Elle, les lignes surgiront. Demain, il existera encore quelque part sur la côte médocaine un peu de cet homme de bien, qui croyait sans doute que les grands rêves font les grands hommes, alors que ce sont les grands hommes qui bâtissent les grands rêves. Demain, nous surferons The Wall et, faisant face au soleil, à la Ligne et à ce que nous sommes, tout sera à sa place à cet instant.

mardi 12 février 2013

Jeux de Vienne





Nos vies enflées de rêves poussiéreux
Voici le jazz, entre enjeux

Pluie d’obus pour des enfants en armure
Une guitare devient le meilleur des flingues

Enfers verts toujours mieux que le gris
Du coton et des blues dans les soirs américains…

Chante Flamenco le récital des cœurs brûlés
L’avidité d’un soleil transperce la peau

Des arpèges cinglants résonnent dans la nuit
Débrident tous les infimes royaumes
Sous la voûte, les étoiles insoumises
Nous affranchissent d'imbuvables idiomes

Et ce timbre rugueux se mêle aux folklores
Dans la course, la révolte dorée…

La bombe enfin lâchée les engagés dansent
La musique endigue les balles
Ces mots qu’on tue d’une circonstance

Près d’une rivière parmi les hommes
Coule dans nos veines la romance ibérique
Nous étanchant sans faillir
D’une poésie électrique…





lundi 4 février 2013

Pour moi


Pour moi...
  



Ce n’est pas la qualité de cette photo qui compte. Elle fut prise avec un smartphone en roulant sur l’autoroute. Ce qui compte, c’est l’instant dont elle témoigne.

Ce matin là je me levai avant le jour. Je fus sur la route aux toutes premières lueurs de l’aube. Ce matin là était l’un de ceux qui porte en lui un caractère irrémédiable, en cela que la nuit emporterait avec elle les derniers vestiges d’un grand rêve. Ce matin là, se lever c’était avant tout ne pas rompre mais juste se lever.

Une cigarette à la bouche, mon sang gorgé de caféine, accompagné de Marylin Manson qui gueulait « nothing’s gonna change the world », je pris ainsi la route du Sud-est, déjà tant de fois parcourue qu’elle avait fini par devenir mienne.

Très loin, là où la Ligne réside, l’obscurité fut bientôt fragilisée, amoindrie. D’une pointe lumineuse d’abord discrète jailli en quelques minutes un feu, un volcan incandescent dont la lave embrasa progressivement tous les nuages du ciel, comme si vaincre les ténèbres ne pouvait être réalisé sans panache, sans éclat et sans une absolue conviction.  

Quand la lave du ciel fini par m’atteindre, je me laissai doucement aller à pleurer. Je pensais à toutes ces questions dont on ne veut parfois pas connaître les vraies réponses ou dont on croie trop hâtivement les avoir déjà obtenues.

Je voulus immortaliser ce moment. Ainsi, au prix d’une involontaire décélération massive et d’un écart déraisonnable, je fis une série de photos tout en continuant à rouler et je n’obtenus que ce seul cliché approximativement valable. C’est après avoir retravaillé les nuances et l’intensité des couleurs que l’appareil n’avait pas su capturer, que j’eus envie d’écrire quelques mots.

Ceux d’une histoire qui ne finira jamais, incessant apprentissage. Les grands rêves peuvent mourir, ceux qui les portent aussi. Mais il existait une autre fable dans la lave du ciel de ce matin là, car si la colère est un mauvais songe dont il faut se départir, il suffit parfois de se lever et d’ouvrir les yeux. Ce que me donna cette aube presque irréelle, c’était cela : la matérialité de demain et la possible survenance du Beau. Rien n’aurait mieux su me dire que le temps est avant tout ce que l’on décide de faire de lui.