mardi 16 avril 2013

Hydrophonic Garden


LSDD – Part. 1, chap. 6 – Extrait



Il fut ainsi le premier individu à m’entendre énumérer les raisons qui me poussaient à vouloir changer de travail. Je ne parlai évidemment pas de mon frère, mais plutôt de mon envie de m’investir pleinement dans un secteur qui semblait correspondre à mes aspirations professionnelles. Je fus loin d’être bon. La classe du bâtiment dans lequel il m’accueillit m’impressionna. Le luxe de son bureau et l’aisance avec laquelle il évoluait dans cet espace, espace qu’il s’appropriait totalement, me figèrent un peu sur place, en certaines phrases males dites et dans le trop peu de questions que finalement je lui posai. Mais il semblait apprécier, malgré ces errances, le culot de ma démarche. Aussi, il me donna une leçon de comment faire, avec une courtoisie qui approchait parfois la bienveillance. 

- Voyez-vous, me dit-il en ouverture, j’aurais aimé entendre… 

Je n’avais plus qu’à ouvrir grand les oreilles et profiter de son enseignement. D’ailleurs, il fut trop parfait, trop capable de sortir exactement les mots qu’il aurait lui-même voulus entendre. Question d’objectif, ou de parti pris : il n’avait pas encore besoin de moi. Je partis un peu déçu mais en le remerciant sincèrement pour le temps qu’il avait bien voulu m’accorder. De plus, il m’avait manifestement appris quelque chose : l’étrangeté du juste discours dit au moment adéquat, de la manière voulue par celui d’en face. Celui qui peut-être, un jour, entrouvrirait une porte pour vous. Appréciable, non ?

De retour en centre ville, je fis une halte chez Mike, qui en était tout juste au petit-déjeuner. Il était un peu plus de onze heures et il se la coulait douce, oisif le bougre qui ne travaillait pas. Il m’offrit un café et tandis que nous partagions cet instant de chaleur, il me montra ses pieds d’herbe en train de prospérer sous la généreuse lumière d’une lampe à sodium qui délivrait pas moins de 450 watts et dont les temps d’éclairage étaient réglés à la minute près. Mike avait acheté un système hydroponique complet. Les pieds, plantés hors sol dans des billes d’argile spéciales, grandissaient sans entrave. L’impressionnant attirail comprenait aussi un circuit actif d’eau minéralisée, un contrôleur de pH, un extracteur d’O2, enfin de quoi obtenir une abondante récolte de têtes gavées de THC en trois mois à peine, à des niveaux de concentrations tels que la nature ne savait que rarement produire. Une totale maîtrise, dévoilant l’idée certaine d’un monde parfait.

Mike et moi-même nous aimions déjà beaucoup, bien que nous connaissant depuis moins d’un an. Nous ne ressentions pas le besoin de nous dire que nos deux vies ne connaissaient pas l’épanouissement des ses plantes, puisque nous le savions tous deux. Entre nous, l’accord signé était tacite. Nous nous comprenions naturellement, sans avoir à forcer la dose ou les mots, mais peut-être nos connivences de fumeurs nous aidaient-elles un peu. Cet homme qui devenait mon ami, au fil de nombreuses et seules soirées que nous avions partagées au début de notre aventure et qui laissaient progressivement la place à des moments plus intimistes comme celui-ci, était déjà orphelin, alors qu’il n’avait pas encore 29 ans. Il ne m’en parlait pas d’ailleurs. Il était encore trop tôt pour qu’il parvienne à me communiquer un peu de cette blessure. Mais ce qu’il me donnait déjà était amplement suffisant, car dans la réciprocité nous trouvions le juste équilibre.

- Salut man, fit-il sur le pas de sa porte, on se voit ce soir de toute façon ?

- Yes, je t’appelle quand je sors du taf, merci pour le café.  Et dans un dernier sourire un peu moqueur, je lui lâchai : et te tues pas à la tâche…

Je le quittai alors, pour reprendre une voiture que j’eus de nouveau beaucoup de peine à garer dans les environs de mon chez–moi, tant les places disponibles se faisaient rares à pareille heure de la journée. Il était midi à peine passé. Enfin dans les rues, libre de toute contrainte et tel un flâneur, je m’abandonnai à marcher doucement, profitant de l’aménité de l’air et de l’heure que j’avais encore devant moi.

Le temps resplendissait de lumière et de soleil. Les toulousaines commençaient tout juste à se vêtir plus légèrement, laissant deviner les courbes fines et généreuses de délices charnels improbables, dans le bien-fondé d’une pensée érotique qui, m’effleurant, s’amusant de moi, contenait à elle seule la volupté du jour, sa tangible fragilité et la saveur tenace de son éparpillement.

lundi 15 avril 2013

Les Fragments Incompressibles


Retours en Guyane - Les Fragments Incompressibles. 
Extrait, septembre 2003.



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Une fois à Macouria, à environ mi-chemin, nous fîmes un arrêt au chinois, terme qui désigne toutes les épiceries de Guyane, puisque toutes sont tenues par… des chinois. Xavier acheta deux bières, moi un paquet de Marlboro light. Celui-ci ne coûtait que 2 euros 90, un euro moins cher qu’en Métropole. Nous trinquâmes en remontant dans la voiture.

- A ton séjour mec ! me dit-il. La première gorgée avalée ressemblait à mes premiers instants guyanais : elle était douce et savoureuse, elle était pleine de promesses.

Nous arrivâmes à Kourou alors que la nuit tombait doucement. Le coucher de soleil était discret mais à mes yeux il revêtait le caractère d’un petit miracle. Le ciel guyanais, ses aubes claires et ses crépuscules denses et torturés, ses nuits où la voûte céleste est révélée avec plus de véracité qu’il est simplement possible de l’imaginer, comme l’univers et le temps nous livreraient leur mystère sans autre parade qu’une sincérité absoute de toute compromission, était celui de toutes mes préférences, référencé en mon âme tel un idiome immuable, que rien ne saurait jamais contester.

Nous traversâmes le pont de Kourou, en laissant derrière nous une cicatrice zébrée de lumière violette qui s’en allait mourir dans les arbres bordant les rives du fleuve. Il restait encore quelques pécheurs agrippés aux rambardes du pont, suspendus à leurs lignes immenses et scrutant trente mètres plus bas l’onde sombre et frémissante. Je me rappelai alors m’être toujours demandé si le coin était propice à la pratique de la pêche à la ligne, compte tenu de l’important courant supposé sévir au milieu du fleuve.

Quelques centaines de mètres plus loin, nous parvînmes au premier giratoire de l’agglomération. En prenant à gauche, en poursuivant vers le nord, la route nous emmenait à Sinnamary, situé à une soixantaine de kilomètres de Kourou, puis à Iracoubo et plus loin encore, à Mana. Enfin, à la frontière surinamienne, logé au creux de l’estuaire du Maroni, à Saint-Laurent et son camp de la transportation, un des plus célèbres vestiges de l’administration pénitentiaire du bagne, tous deux éloignés de Kourou d’environ 200 km.

En prenant à droite, on entrait immédiatement dans la zone industrielle kouroucienne de Pariacabo, que l’on était obligé de traverser si l’on voulait atteindre le centre ville. Empruntant la route du Maire, je constatai à la vue des lampadaires et des autres lumières urbaines que la ville avait encore avancé vers la zone, qu’elle avait très largement grignoté les parcelles de verdures qui la séparait autrefois de cette dernière.

A mon arrivée à Kourou, en 1984, cette route n’existait même pas. On parvenait au centre ville par  un tout autre itinéraire, en passant de l’autre côté de Pariacabo, en laissant à sa sortie, sur la droite, le Mont Carapa, là où en tant d’occasions j’avais profité du panorama exceptionnel qu’offre la petite colline – qui doit culminer à 60 ou 70 mètres ! – pour voir décoller la fusée Ariane. Le premier rond point de la commune, l’historique, qui me semblait avoir toujours été là, en tous les cas aussi loin que je puisse m’en souvenir, et que l’on empruntait alors, permettait d’accéder à la ville en longeant plus ou moins arbitrairement la côte, côte que l’on n’apercevait d’ailleurs jamais, mais que l’on savait être là, toute proche.

Depuis ce même giratoire, on rejoignait le Centre Spatial Guyanais, en prenant la direction opposée. La route du CSG, là ou mon père m’avait emmené conduire sa Honda Civic coupée sport un jour de l’été 1995, où alors en vacances, je venais d’obtenir mon permis de conduire. Accompagné de mes deux petites nièces, l’exercice m’avait semblé interminable, le plaisir pur de la conduite encore submergé par mes appréhensions de jeune conducteur, mon souhait de bien me comporter devant un si large public et bien sûr la crainte de ne pas suffisamment plaire à mon père.

Malgré mes 22 ans, il m’importait effectivement encore d’être bien jugé par un homme que je n’avais vu que 3 fois en 5 ans, depuis que j’avais été arraché à mes terres guyanaises, en septembre 1990, pour des raisons familiales, des raisons de grandes personnes, qui avaient balayé les miennes, garçon de 17 ans qui ne voulait pour rien au monde quitter son skate, son surf, son lycée, ses amis et des codes régissant des jeux qui n’appartenaient qu’à la Guyane.

Cette première année d’exil fut d’ailleurs une année noire, où j’endurai à Limoges un automne pluvieux et atrocement gris, supportai un hiver odieusement froid, traversai un printemps pourri. Durant tous ces mois sombres, la chose toujours vécu et veilla sur moi, à chaque seconde et dans la moindre de mes parcelles. La sauvage et merveilleuse épopée guyanaise me protégeait de l’oubli et d’une métropilisation dangereuse. 

Là-Bas, étaient les trésors : les rampes qu’on avait construites, les vagues imparfaites qu’on avait imparfaitement surfées, les filles qu’on n’avait pas pu attraper et puis les skateurs, les frères, de sang ou de connivence, de sessions trash & skate, skate & destroy, skateboarding is not a crime, sessions cent fois jouées puis mille autres fois répétées, là-bas dans les pentes féeriques de notre centre ville, là devant la bijouterie Burette et le libraire, là encore sur le mur du magasin de Thiriet Sport et là enfin sur notre carré de béton inaltérable, entre les cinéma Urania et la boutique de la mère Vas, là où nous avions tout tenté, tout cassé, tout tordu, tout fichu en l’air, tout réussi, nous les intrépides et les gentils sauvages, les skateurs de Kourou toujours un peu rebelles, et sans cesse à l’assaut d’une ville que nous ne pourrions jamais quitter.

La magie était là, installée au fond de mon être, éternellement. Implantée également ici, dans ma tête insatisfaite et compromise d’adulte naissant. Compromise d’ailleurs pour une part seulement, celle qui ne saurait jamais toucher aux fragments incompressibles, ceux enfouis au plus profond de vous et qui ne peuvent être atteints, quoi qu’il arrive et que personne ne saura jamais vous retirer. Ceux-là, les seuls de vous qui font trembler vos tripes, votre âme et votre cœur en un seul et même irrévocable chant. Votre patrimoine de vivre, qui ne s'éteindra qu'avec vous.

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jeudi 11 avril 2013

Own Way


LSDD - Part. 1, chap. 5 - Extrait



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Alors je retrouvai mon frère. Deux sujets majeurs alimentèrent notre discussion, pareilles à deux révolutions dont on ne pouvait pas éviter de parler : la SEP, la trance. Je le voyais face à moi pour la première fois depuis que nous avions appris la nouvelle et le regardant, visiblement inchangé, je ne pus m’empêcher de ressentir une immense tristesse, renforcée par une rage au moins tout aussi grande. Qu’arrivait-il en définitive? Je nous revis tous deux gosses, à Rochefort sur Loire en notre château de Dieuzi puis au Chambon Feugerolle, dans nos jeux de foot émerveillés, emplis de rêves que la vie alors ne semblait pas capable de pouvoir briser. Quel était ce constat qu’il nous fallait dresser, sans ne devoir s’ériger en une protestation manifestement inévitable ?

Nous nous assîmes dans le salon et bavardâmes longuement. Dans les yeux de mon frère, je vis le reflet de ce rêve qui venait effectivement de mourir : sa vie  ne devait pas connaître ça ! Comment lui dire, sans pouvoir le croire vraiment, que rien ne changerait, qu’il serait toujours le grand frère, le plus gentil et l’incassable ? Les larmes ne vinrent pas, car je ne me les autorisai guère. Il n’en était même pas question. Pourtant, je ne fus pas loin de flancher, lorsqu’il me dit au bout d’un moment, telle une confession :

- Tu sais bro, j’ai vraiment senti à quel point tu m’aimais. Ton amour et ton soutien m’ont fait un bien considérable.

Je baissai les yeux et lui répondis doucement :

- Qu’est-ce que tu voulais que je fasse, mec… Qu’est ce que tu voulais que je fasse d’autre ? 

A l’intérieur de moi, tout brûla à cet instant. Cela dura quelques secondes, durant lesquelles nous nous regardâmes dans les yeux, en silence et profondément, tandis qu’effectivement brûlait le feu révolté d’un idiome fraternel que nous savions intarissable, immortel, à l’abri même de cette maladie, sa maladie qui devint à jamais une part de moi, reformulant l’entité même de mon être, en allant là-bas, au fond, tout au fond de lui se nicher dans l’irréparable blessure qu’elle venait d’ouvrir.

Nous fumâmes ensuite un joint d’herbe, celui que j’avais spécialement gardé pour nous. Sans être aussi forte que la suisse de Craig, cette skunk était bonne. Après que nous ayons tiré quelques lattes chacun et que notre sensibilité musicale ne s’exacerbe un tant soi peu, je décidai de changer de registre. Je tentai alors, comme l’avait fait pour moi Alex quelques mois plus tôt, d’ouvrir chez mon frère une nouvelle brèche. Je lui passai un des cd de teck, que j’avais d’achetés quelques jours auparavant, effectivement le dernier samedi après-midi à la Fnac des Champs-Élysées, en compagnie d’Alex, bien entendu, et de Craig, il va de soi. Nous étions restés plus d’une heure à fouiner dans les rayons et les bacs de musiques électroniques et j’avais fini par claquer autant que mon faible budget le permettait alors. J’étais reparti des Champs avec quatre nouveaux opus, entre prog allemande massive ou consœur anglaise plus élaborée, et tabasse française de l’émérite label parisien 3D-Vision.

C’était donc le premier disque de trance que Pascal écoutait, en l’occurrence Nightvision, Sixth flight, labélisé en 2000 par les anglais de Flying Rhino Records. Dès le deuxième morceau (Kym, du suédois S-Range), qui envoyait une prog sourde dont la récurrente ligne de synthé dissonante nous plongeait dans une ambiance hypnotique un peu malsaine, il se leva de son fauteuil et se mit à sourire et à bouger un peu, sous le regard déjà exaspéré de sa femme. Puis vint bientôt « Own way » des deux français de Bamboo Forest que j’avais vus la veille et je sus à sa réaction, ce sourire en coin que je connaissais bien, le plaisir qui s’écoulait d’un regard qui brillait de nouveau, qu’il était d’ores et déjà pris et catapulté, addicted to trance.

Depuis notre enfance et notre adolescence surtout, où nous avions successivement entrepris tous les styles musicaux imaginables (hard rock, reggae, punk, hardcore, skatecore, heavy metal, trash, blues, seventies psychédélique, pop curiste, gothique, trip hop, rock, grunge…) et où nous avions écumé un nombre incroyable de salles de concert à travers toute la France, nous avions toujours aimé et partagé les mêmes musiques, voire kiffé les mêmes morceaux d’un album. Je savais donc que l’affaire n’était pas celle d’une seule écoute, ni d’un seul soir. On se mit à danser tranquillement, comme si le reste se fut enfin évanoui ou dissipé, comme si l’affreuse angoisse qui étrennait leur gorge, leur amour et leurs espoirs de jeunes couples relâchait prise et laissait filer le temps avec un peu plus de compassion.

Je regardai Marie et je lui souris. Elle venait à peine de retrouver l’amour de sa jeunesse, l’amour de sa vie. De quelle immense détresse ne devait-elle pas être envahie, elle qui avait déjà vu mourir sa mère d’un cancer quelques années auparavant ? Je regardai de nouveau Pascal et sans que nous ayons le besoin de prononcer un seul mot, tout ce que nous avions l’un pour l’autre de bon fut reçu et donné. Sans magie, ni prose ou exagération de poète, notre filiation, elle, était inébranlable.

Lors de mon retour à Toulouse cinq jours plus tard, j’écrivis quelques lignes dans mon journal. Mes yeux regardaient vers demain, à travers la vitre du train qui effectuait la liaison entre Rouen et Paris, sans pouvoir déterminer si la contenance serait plus juste que la substance. Il faisait beau. Le soleil envahissait un ciel sans nuage. Enfin, le printemps semblait s’installer.

Entre beauté et incertitude, il me rappela à quel point mon cœur était lourd d’aimer pareillement ; à quel point aussi mon âme était plongée dans le vertige de vivre. J’avais la volonté sincère et farouche de libérer ma vie de ses entraves mauvaises et avilissantes, alors que je n’avais aucune idée quant aux moyens d’y parvenir effectivement. Car la vitesse trop rapide du monde autour de moi ne me faisait en fin de compte que miroiter la vérité partiale de mon propre univers, alors que celui-ci était plus révolté que jamais. La surenchère, ne se renvoyant finalement qu’à elle-même, empêchait sournoisement l’instauration d’une nécessaire sérénité intérieure. J’écrivis ceci :

Incidents en surnombre, il faut deviner la grâce sans oublier les prisons. L’eldorado n’est figuré que par notre inconstance, car l’antre d’un rêve est toujours un homme éveillé. 

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mardi 9 avril 2013

L’homme qui rêvait du cimetière des éléphants


Aéroport Trudeau, Montréal. A bord du vol Air France pour Paris. 4 décembre 2012, un peu avant 20h, heure locale. Avant dernier voyage.



La nuit va passer en un éclair. Un repas, un film et peut-être un cachet pour dormir quelques heures, trois tout au plus, afin d’avancer dans le temps pour atterrir à Paris aux environs de huit heures. Un nouveau jetlag, quatre jours à peine après le premier. Un séjour en un éclair, un de plus, une vie à deux comptée à chaque seconde. Que retiendrons-nous de ce temps où nous n’avions jamais assez de lui ? Peut-être et simplement qu’il finira par avoir raison de nous.

Une vie qui se résume à des épisodes. Des épisodes avec les êtres aimés, prendre une fraction d’eux et s’en nourrir autant que possible avant de les laisser de nouveau. Des intermèdes, toujours et encore, avant de rejouer les solistes.  

Tout à l’heure, quelques minutes avant de nous quitter à l’orée des contrôles de douanes, nous étions assis autour d’une petite table en bois de l’un des cafés de l’aéroport. Tandis que la femme s’était éloignée de nous afin d’acheter un casse-croute, je faisais des grimaces et des « bou » pour amuser sa fille de trois ans, tout en écoutant vaguement les bruits de cette foule hétéroclite en transhumance qui semblait n’être qu’une extension permanente de la diversité montréalaise.

Par ce je ne sais quel hasard ou peut-être celui seulement de la proximité, je tendis l’oreille vers la gauche, là où à une table tout près de nous, étaient assis deux hommes qui, se faisant face, discutaient tranquillement. Le plus proche de moi devait avoir entre cinquante et cinquante-cinq ans. Son compagnon était son cadet d’une bonne dizaine d’années. De leur échange, je ne perçus que quelques phrases. La première d’entre elles, que le plus vieux des deux hommes énonça avec solennité, fut celle-ci :

- Je ne m’arrêterai jamais, tu sais ! A force de le chercher, je le trouverai mon cimetière des éléphants ! Je ne pus voir l’expression sur le visage de son ami lorsque celui-ci lui répondit, mais je la devinai dans les mots qu’il choisit :

- Ce serait vraiment formidable… C’est tout ce que je souhaite pour toi…

Les mots étaient doux mais expédiés un peu trop rapidement, comme si la gêne accélérait involontairement l’élocution, alors qu’elle se mêlait à une évidente et sincère compassion. L’homme qui rêvait du cimetière des éléphants se mit à rire de bon cœur mais ce rire laissa échapper sans nul doute possible une gêne au moins égale à celle que son ami au cœur tendre venait de ressentir. Comment dire le fond de son être du seul pouvoir des mots que l’on possède ? Comment aiguiller la sincérité verbale en traversant tous ces autres mots que l’on ne maitrise pas ? Le cinquantenaire ajouta alors, dernière phrase que je perçus d’eux, avant que la femme ne nous rejoigne avec des cafés et des sandwichs   :

- Comme si j’avais seulement d’autres choix…

A cet instant précis où la femme nous rejoignit, elle s’assit en face de moi puis me regarda fugacement de ce regard unique qui lui arrivait encore de me donner quelque fois et c’est pourquoi la pensée que fit naître ce regard s’accorda alors exactement à celle que venait de formuler l’homme qui rêvait du cimetière des éléphants.

La pensée s’échappa par delà les foules en arrière et tout autour de nous puis je nous revis la veille, alors que nous étions encore sur les rebords du Mont-Tremblant, dont les sommets nous étaient cachés par une épaisse et blanche brume canadienne. La femme m’avait offert un bel et classieux ensemble hivernal, écharpe, gants et bonnet, tandis que l’aimable vendeuse nous avait servi un très joli :

 - Cui-ci, il n’est pas trop dispendieux !

Ce seul mot, dispendieux, dans la récurrence d’une utilisation presque systématique, faite de Québec à Montréal et de Valleyfield au Mont-Tremblant (Laurentides), m’est devenu, au fil des déjà quatre voyages entrepris cette année, le marqueur  du langage des commerçants de ce pays. Quatrième voyage, comme si désapprendre son rêve pouvait se nourrir de la répétition. Ici, il ne faut pas manger de hamburgers, car par décret depuis la vache folle, ils font brûler leurs steaks hachés. Mais la bavette vaut le coup, indéniablement.

Pour l’instant, nous n’avons pas encore amorcé le moindre mouvement. La neige tombe dru et le vent et la neige mêlés sembleraient presque capables de dissoudre et de faire fondre les métaux et les matières de cet avion.  Je m’ennuie déjà d’elle et de cette vie que nous ne parvenons pas à unifier. Alors j’écris et, comme mes deux voisins de rangée parlent sans discontinuer, je n’ai plus qu’à tendre l’oreille, une nouvelle fois. Et je le concède, c’est avec délectation que je vole quelques extraits de leur conversation : 

- Ce qui est fun à Montréal, c’est que tu as des restaurants de toutes nationalités !

- A New-York, c’est pareil ! Tandis qu’en Europe…

- Oui, et puis de surcroît le poulet est moins dispendieux (ho ho ho, pardon mais je vous avais prévenu !). Pis il est ben plus accessible !

Les deux hommes sont à ma gauche. Le premier est trentenaire et ingénieur en Structures. Il possède déjà une « compagnie », son entreprise, et ses manières de gentilhomme et toutes ses phrases de circonstance font de lui un homme charmant et, très certainement, plein d’avenir. A ses côtés, à l’extrême gauche de la rangée, est assis un homme plus âgé et, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est un toulousain qui connaît bien New-York et Suez. Se peut-il que le monde soit si vaste que l’on puisse le contenir dans une seule main ?

Cela fait maintenant presque une heure que nous avons embarqué et près de quarante cinq minutes qu’ils ont refermé sur nous les portes de l’avion. Nous baignons dans l’immobilité la plus totale, alors que des équipes au sol et sur passerelles mobiles se démènent pour dégivrer les ailes de l’appareil. Je commence même à douter de pouvoir attraper demain matin à Charles De Gaulle ma correspondance pour Toulouse. J’ai la nette sensation d’avoir encore une vie à écrire, une vie à réinventer. Le jeune homme plein d’avenir a repris la parole et, de par sa sincérité, me touche :

- Je ne sais pas comment c’est en Europe là, mais tu vois au Québec chais pas, on travaille vraiment trop fort ! C’est tellement intense ! C’est tout le temps la course là, j’chuis fatigué !

Sans le savoir évidemment, il me renvoie le rythme de ma propre vie et de ce qu’elle est devenue. La neige depuis quelques minutes s’est étirée et amoindrie et a laissé place à une forte pluie qui vient fouetter en rafales la coque de l’appareil. Je suis encore sur son sol. Une part de moi demeure ici pour la veiller, une main depuis toujours posée sur sa nuque, et au creux de son oreille, le souffle de quelques mots qui, durant les longues et froides nuits canadiennes, viendront peut-être apaiser ses rêves. Au-delà des abîmes et de cet effroyable océan, ne vibre plus que ce seul regard porté sur moi.

Voilà, nous décollons. Et tandis que je la quitte une nouvelle fois, il me semble une évidence que tout au bout du compte, ce n’est pas tant le choix d’un homme qui le détermine dans sa vérité, mais bien jusqu’où il sera capable de se battre pour lui.  A la recherche sans fin du cimetière perdu des éléphants, comme s’il était écrit en lettres d’ivoire dans un lieu qui n’existe pas, oublié aux confins d’une terre inconnue d’Afrique, que j’avais seulement eu d’autres choix.

samedi 6 avril 2013

Onze et vingt et un


LSDD – Part. 1, chap. 1 – Extrait



Je m’étais coupé de l’information durant 36 heures et cela m’avait été utile au moins pour le mal que je n’avais pas ingéré durant ce laps de temps. L’insouciance en effet disparaît vite ; elle s’effiloche et s’effiloche mais tant qu’il en demeure quelques lambeaux, on en profite et on les remercie. Savoir faire preuve d’un peu d’égoïsme, c’est parfois aussi vital que le fameux second souffle, simplement. J’appris donc que l’Amérique, humiliée, et le monde avec elle, se préparaient à la riposte. Et il n’était pas difficile d’imaginer quel serait le degré de férocité de la réplique. Pour moi, irrévocablement, ce 11 septembre marquait le passage à une nouvelle époque, peut-être même à une nouvelle ère. Mais je ne pouvais encore rien savoir de celle-ci, si ce n’était d’imaginer, faute de réel argumentaire, que l’ampleur du changement qui s’amorçait serait considérable. Il semblait toutefois certain que l’Amérique partirait en croisade. Qui la suivrait ? Et qui allait se faire dévorer vif ?

Je repris le chemin de Toulouse le lendemain dans le milieu de l’après-midi. J’avais rendez-vous avec mon futur responsable des ressources humaines le mardi matin, dès 8 heures. Il y avait un décalage monumental entre mon minuscule destin reprenant sa marche et celui de ces milliers de personnes concernées par les tragédies du World Trade et du Pentagone, des martyrs aux bourreaux, des rédempteurs du monde jusqu’aux commanditaires mêmes, qui tous nous liaient à l’hyperbole de mort, de peine et de souffrance qu’ils avaient engendrée ou subie, sans pour autant faire de nous des gens significativement meilleurs.

Nous ne demeurions que nous-mêmes, nous n’étions que d’un seul côté de l’écran, ce bon vieux côté où nous risquions peut-être les larmes ou de l’inquiétude, s’il nous restait encore une once d’objectivité et un soupçon de bon sens, enfin le zapping s’ils se mettaient à nous casser les pieds.

Vint le mardi matin du 18 septembre, où mon entretien ne se déroula pas vraiment comme je l’avais souhaité, en cela que mon interlocuteur disparut avant de me dire ce que j’allais gagner. Plus justement, il s’enfuit, sans autre verbe possible, avant de me dire ce que je n’allais pas gagner ! Je passai les trois jours suivants à ne rien faire que le strict minimum. J’avais besoin de souffler et Mathilde n’étant pas à Toulouse, je me suffis à moi-même et me révélai même doué pour la prélasse. Je n’écrivis guère mais regardai beaucoup la télévision et les informations. Je me gavais de ce New York fantomatique, marqué d’une empreinte irréversible. L’actualité ne vivait plus que pour et par cet événement et ne lorgnait plus que dans la seule direction d’un unique visage, celui de l’assassin. Il me semblait presque irréel de regarder le monde occidental trembler devant ce nouveau terrorisme et de constater qu’il n’avait pas d’autre recours que de voir la pire des nations prendre les choses en main, car la plus dangereuse et la seule omnipotente, et par dessus tout, celle qui avait été terrassée au cœur même de sa chair et de ses plus prestigieux symboles.

Cela me donnait l’impression d’avaler la salive d’un autre, d’un mec bien plus redoutable que moi, plus puissant et irrémédiablement bien plus en colère. Ferait-il naître en son sein, son saint patriotisme exacerbé, assez de haine pour en vouloir, si ce n’était à la terre entière, au moins à l’une de ses franges déjà toute désignée ?

Trois jours passèrent ainsi avant que n’arrive le matin du 21 septembre. Il était 10 heures, peut-être un peu plus. Le temps et son ciel étaient doux, seulement ornés de quelques nuages blancs. Dans la cour de mon immeuble, ne virevoltaient dans l’air que les bruits épars de quelques pigeons et le cliquetis d’une vaisselle que l’on rangeait un peu plus loin.  Je me réveillais alors doucement, dans la paresse de ces obligations qui n’existaient pas encore, dans ce jour comme dans les précédents. J’étais encore couché et rien n’était urgent. Je commençais seulement à ressentir la vaporeuse envie de boire un café. Soudain, une extraordinaire explosion tua la quiétude de ma cour. Elle fut suivie dans la seconde d’un souffle brutal et titanesque, qui déchira l’air ambiant en chacune de ses particules, avant d’immédiatement faire trembler mon immeuble de trois étages comme un vulgaire paquet de feuilles mortes. Je l’ignorai encore bien sûr, mais l’usine AZF venait d’exploser.

Je ressentis une peur immense et me trouvai soudain debout, vacillant dans le désarroi le plus total. De ne rien savoir sur ce qui venait de se produire fût insoutenable. Je tentai d’appeler à l’aide au delà de mon velux mais personne ne répondit. J’entendis une femme pleurer ou geindre ou crier et des bruits de verres brisés. Je mis mes lentilles de contact et m’habillai précipitamment. Dans l’instant d’après, j’étais dans la rue.

Ce que je vis me rassura, de par la présence de la foule, mais surtout m’émut profondément. Les gens, tous les gens autour de moi, étaient en état de choc et marchaient et courraient en tous sens, sans savoir où aller ni où trouver refuge. Un nombre incroyable de vitres avaient été soufflées et cent mille morceaux en étaient éparpillés sur le sol, envahissant les trottoirs et les chaussées. Un flot humain considérable quittait dans la précipitation tous les bâtiments publics et notamment la Faculté de Droit, située à 50 mètres à peine de chez moi et qui se dévidait de tous ses élèves, ahuris, comme moi, comme tout le monde.

Personne ne savait rien. Bien sûr, nous avions tous en tête les attentats américains et tous, sans exception, établirent un lien entre les deux évènements. C’était hallucinant et terrible, on entendait partout des sirènes hurler sans pouvoir en identifier la provenance. Alors que je cherchai en vain et comme tous les autres une esquisse de réponse, mon attention se porta sur une étudiante. Elle devait avoir un peu plus de vingt ans. Elle était très belle. Il émanait de son visage aux traits fins et angéliques une fragilité empirique qui semblait totalement désavouer l’organique matière de l’instant si particulier que nous étions tous en train de vivre.  Elle fit un pas, un pas seulement et, chancelante, ne put aller plus loin. Elle s’assit sur le rebord du trottoir, le plus à l’écart possible de tous les autres et, se prenant la tête entre les deux mains, toute de rage, de terreur et d’impuissance, éclata subitement en sanglots. Toulouse, la douceur de ses rues piétonnes, la lumière unique du soleil projetée sur ses briques roses, tout cela n’existait plus. N’étaient plus que ses enfants, innombrables et perdus, qui venaient à leur tour de basculer dans le chaos.


vendredi 5 avril 2013

Les deux Tours et le grand Saut


LSDD – Part. 1, chap. 1 – Extrait


 

Le lendemain fut exactement son contraire : ma demi-journée à l’accueil fut âpre et longue, allongée d’autant plus que la confirmation écrite que devait m’envoyer par fax mon futur employeur ne vint jamais, ce qui eu le don de me stresser comme un beau diable. Même si cela n’était qu’une petite dissonance, illusoire et égoïste, elle n’en demeurait pas moins capable de me gâcher l’après-midi. Ma boss, Sylvie, qui était au fil du temps devenue une amie, vint me trouver vers 16 heures, alors qu’il restait à peine trois quart d’heure avant de fermer le service et de renvoyer les jeunes demandeurs d’emploi, tous à peu près du même âge que moi, à d’autres préoccupations que la recherche de leur premier job.

Je ne compris pas vraiment ce qu’elle m’annonçait : cette histoire d’avions venus percuter les tours du World Trade Center n’évoquait encore qu’une lointaine et vague situation dramatique. La radio avait parlé de six morts et de quelques blessés. Après la fermeture, je tentais néanmoins d’interroger Internet afin de dénicher de plus amples informations mais tous les portails d’accès à l’actualité ramaient considérablement et long fut le temps avant de parvenir à lire quelques lignes cauchemardesques retranscrivant une espèce d’atrocité monumentale. Des avions de lignes régulières, avec à leur bords de nombreux civils, étaient venus détruire l’emblème de l’Amérique victoire, les tours jumelles qui sous les titanesques coups s’étaient embrasées avant de rompre, puis de s’effondrer, ensevelissant des milliers de personnes.

Quelques minutes auparavant, alors que je n’avais en tête que la première version donnée par Sylvie, je discutais de cet événement singulier avec un des jeunes présents, un de ceux que je connaissais le mieux, un de ceux qui fréquentait la boutique depuis un temps certain et qui se pointait régulièrement. Il me semblait à la fois dans son état normal mais aussi étrangement stone. Je lui parlais et avais l’impression qu’il était loin de tout, enfermé dans un trip dont lui seul savait l’origine et l’effet. Difficile effectivement d’identifier par quel biais il avait commis son office : alcool, joints, tout était envisageable. Pourtant, et sans que cette intuition ne puisse me quitter, je n’arrivais pas à me figer dans cet avis et à ne pas me dire qu’il était tout simplement sobre et quelque peu fantasque. Notre entretien, long d’environ cinq minutes, ne fut cohérent en rien mais peut-être était-ce moi qui débloquais, moi qui étais déjà sur le chemin de la retraite.

Quoi qu’il en fût, les mots ne parvinrent guère à s’imbriquer suffisamment bien pour construire une discussion réelle. La logique ne survivait que quelques instants à nos trop nombreuses lacunes, qui eurent finalement raison de moi. Je l’éloignai alors, en m’éloignant de lui et des qualités d’écoute dont je devais faire preuve dans ce travail. Ma patience s’était simplement évanouie dans l’écume de ma tête mobilisée par d’autres enjeux.

Une fois dans la rue, le travail terminé, ayant écouté les terribles informations à la radio, je me sentis très loin du spectacle urbain. Mais le décalage m’apparaissait aussi invraisemblable que légitime. Je sus aussi que l’agitation ambiante et quotidienne était en passe de s’interrompre : inévitablement, tout le monde rentrerait chez soi, tout le monde allait savoir. J’appelai Mathilde pour la prévenir mais je tombai sur sa messagerie. Celle-ci recueilli des mots qui ne savaient pas encore tout à fait de quoi ils parlaient. J’eus un pincement au cœur en coupant la communication, car je souhaitais vivement entendre sa voix et faire écho à cette urgence mal logée au fond du ventre, qui débordait dans mes yeux piquants et mon allure accélérée. Je marchai vite et croisai dans ma course bon nombre de regards qui déjà paraissaient savoir. Quelque chose de sombre, qui contenait le reflet de l’inexorabilité.

Au bout de mon chemin ne fut plus qu’un seul écran de télévision, ouvrant sur le monde une fenêtre des plus impitoyables. Odieux fut le premier adjectif qui me vint à l'esprit quand je découvris les images. C’était odieux et plus que cela. C’était immense et terrifiant.  La scène passait pratiquement à répétition, des dizaines et des dizaines de fois. Les angles de prises de vue changeaient, l’effarante sensation des films amateurs, tournés en direct, me submergeait et sonnait comme la surenchère absolue d’une folle mondialisation. Les avions s’engouffraient dans les tours et se désintégraient en elles, les explosions étaient d’une violence inouïe. Venaient ensuite les images de tous ces gens aux fenêtres, impuissants à survivre et sans doute terrorisés. Combien surent, avant de périr, que la fin était là ? Combien purent l’accepter sans frémir jusqu’au plus profond de leur être ? On les vit sauter dans le vide pour ne pas périr brûlés vifs. C’était révoltant, parce qu’on avait la nette sensation que rien d’autre ne pouvait être fait. Je me demandais quelle chance leur avait été donnée, sachant que cette question était désormais presque aussi illégitime que l’atrocité de l’acte lui-même. On ne pourrait jamais réinventer l’histoire et la justice en frappant exponentiellement dans l’horreur ; rien ne serait rayé de la part abjecte de notre passé après cela, nos sanglants versets ne seraient pas engloutis mais bien régénérés dans l’entrelacs fumant des ruines du World Trade Center et des tours devenues tombeau, sous les yeux médusés d’un monde qui venait de changer.



mercredi 3 avril 2013

Le sang et les grands rêves


LSDD – Part. 1, chap. 5 – Extrait



Un an plus tard environ, au début du mois d’avril, alors que mon frère était effectivement devenu le père d’un magnifique petit garçon, que j’avais moi-même goutté par deux fois aux joies des trance party, il me téléphona aux proches abords de minuit, alors que je profitais ce soir là de mon célibat géographique, tapotant sur le clavier d’un ordinateur portable ancestral peu fiable, dont j’avais hérité quelques mois plus tôt. Il me dit très simplement :

- Bon, Olivier… Je vois le neurologue demain matin. J’ai des nouveaux symptômes depuis quelques temps et je pense que là, il sera capable de me dire de quoi il s’agit. 

Je n’assimilai que très partiellement toute l’ampleur de ce que cela signifiait vraiment. Je lui reprochai de m’avoir caché la réapparition de ses troubles, le questionnai sur la nature des ces derniers, toujours semblables à ces dérangements sensitifs qu’il avait connus un an auparavant, auxquels était venue s’ajouter une étrange baisse de son acuité visuelle. Sans que je ne lui dise, je le trouvai très courageux, puisque la chose était revenue, le tourmentant depuis des semaines sans qu’il n’eut rien dit, rien avoué, rien laissé transparaître de ses inquiétudes à aucun des membres de sa famille. Je raccrochai après un quart d’heure, ayant essayé tant bien que mal de le rassurer, lui disant avec insistance que tout irait bien, que cela ne pouvait pas être bien grave, de toute façon. Je tentais en vérité de me convaincre autant que lui, tandis qu’au fond de moi s’était installé un truc méchant, une angoisse sourde et lourde au ventre, irradiant mes fibres tel un signal d’alarme tangiblement prémonitoire. Le lendemain, il téléphona sur mon portable vers 11h30, alors que j’avais laissé l’engin loin de moi, doucement affairé à mon travail, aidant un jeune diplômé à naviguer sur internet et les sites dédiés à la recherche d’emploi. Je n’eus son message que vers midi ; sa voix me parut bizarrement tronquée, presque métallique.  Il disait :

- Oui Olivier, c’est moi… Bon, écoutes, les nouvelles ne sont pas très bonnes, alors rappelles-moi dès que tu peux. 

Ce que je fis dans la minute, m’isolant dans le bureau situé tout au fond de mon service, les entrailles mêmes de celui-ci, là où se trouvaient les postes informatiques sur lesquels je travaillais régulièrement. Une simple minute de plus, celle-là même qu’il faut parfois à la vie pour nous faire basculer dans tout autre chose, là où l’on sait à coup sûr et de manière irrémédiable qu’il existait un avant et qu’à jamais il y aura un après. Il me l’annonça aussi très vite, aussi vite qu’il le put, telle une dissonance monumentale :

- Mec, j’ai la sclérose en plaques… 

Alors sa détresse, incommensurable, se matérialisa pour se condenser en un seul cri éperdu, un cri qui ne dura qu’une seconde et que je ne n’oublierai jamais, un cri qui déchira entièrement toute la substance de mon cœur de frère, qui déclencha fussent passées seulement trois secondes les pleurs inlassables d’un monde qui se dérobait parfaitement sous mes pieds. Mes nerfs lâchèrent si totalement que ce fut lui qui dû me consoler durant les vingt minutes qui suivirent. Je pleurai sans fin, me tordant en deux tellement le ventre me brûlait, hurlai une indicible rage impossible à expier. De ma vie, jamais je n’avais ressenti un si profond chagrin, il me semblait devoir faire face à un impossible désastre, quelque chose de tout simplement inconcevable. Le directeur adjoint pénétra à ce moment là dans la pièce et je le jetai brutalement, sans contestation possible :

- Pas maintenant Georges !

Il n’insista pas et referma doucement la porte. Cette intrusion eut néanmoins le bénéfique effet de m’obliger à me ressaisir, à reprendre le contrôle de mes nerfs. Je raccrochai après cinq minutes où je parvenais à discuter un peu plus calmement avec mon frère. Et puis j’attendis cinq autres minutes encore, afin de retrouver le courage suffisant pour m’extraire de cette pièce devenue cachot et d’aller trouver ce fameux Georges resté à proximité, veillant en effet sur un Espace Jeunes Diplômés demeuré sans surveillance, mais non sans l’inopportune compagnie de la directrice elle-même, à qui je bafouillai très vite une lamentable phrase d’excuses, la voix brisée des trop nombreux sanglots et leur tournant le dos alors, je m’enfuis sans m’inquiéter de leur réaction.

Je fus dans la rue au bout de dix secondes et je fus aussitôt saisi par une sensation étrange et brutale, tant le spectacle offert ne me paraissait plus qu’être celui d’un vieux film gris à la pellicule poussiéreuse et dont il me serait impossible un jour de refaire partie. Je ne pus que très partiellement maîtriser mes larmes, ne le voulant d’ailleurs pas vraiment. La tragédie était si complètement réelle que je ne pouvais plus me soucier d’aucune pudeur ou d’un quelconque faux-semblant. C’était tout simplement au dessus de mes forces. Rentrant chez moi, je croisai certains regards dont l’étonnement ne sut que me renvoyer ma propre détresse. Je marchai aussi vite que je le pus et quand cela fut fait, j’accélérai encore et puis encore, jusqu’à me faire mal aux jambes.

Une fois chez moi, de nouveau en ligne avec mon frère, tous deux légèrement apaisés, nous essayâmes ensemble d’intégrer l’effroyable nouvelle. Sa femme était à ses côtés et je l’entendais pleurer. Leur fils n’avait pas un an, leur mariage pas deux années, mon frère n’avait que vingt huit printemps au compteur. Et il leur fallait maintenant assimiler en urgence ce qu’une sclérose en plaques, une SEP, pouvait impliquer dans la vie d’un homme et de ses proches. Les coups me semblaient nous être portés à cadence métronomique, sans que cela ne puisse un jour cesser. Que fallait-il comprendre de plus ?

Peut-être que malgré l’amour, le sang et les grands rêves, rien ici n’existait d’immortel. Ce jour là, pour la première véritable fois de ma vie, en la sensation d’une vorace et si profonde morsure carnassière, j’assimilai peut-être à tout jamais que rien de ce qui m’était le plus cher, le plus indispensable, mon frère, celui qui était mon ami de toujours, celui avec qui j’avais tout vécu et absolument tout partagé, n’offrait l’assurance de ne pas m’être un jour ôté. Ne connaissant pas vraiment la maladie, je ne cessai de me répéter en pleurant, une fois que Mathilde m’eut rejoint dans la fin de l’après-midi, que mon frère allait disparaître et j’hurlai à la  gueule de ce monde hostile :

- Putain, c’est pas vrai mais c’est pas vrai, il va mourir ! Il va mourir, non de Dieu ! Mon frère va mourir… 

Il me fallut cette fois-ci une heure entière pour me calmer et me détacher  un tant soit peu de ce langage de mort, ce si étrange langage, finalement un assortiment de mots qui ne savait pas dire le ressenti réel, celui de concrétiser en sa propre chair l’idée même de la disparition, cristallisant dans un recoin de l’âme désormais inatteignable ce fichu malheur qui venait de s’abattre sur nous.


samedi 30 mars 2013

Le rythme et la pulsion




C’est en entendant les chants provinciaux de tous ceux qui ne comptent pas que l’ouïe est finalement devenue fine. La vraie histoire s’écrit sur les traces presque imperceptibles laissées par tous ceux-là. C’est celle-là qu’il faudrait conter, celle qui véritablement résonne.

Comment définir le rapport à l’autre autrement qu’en envisageant un tempo qui n’existe pas tout à fait ? Le Rythme et la Pulsion d’un être humain sont une voie lactée dont l’exploration exhaustive ne pourra sans doute jamais être menée à terme, ou à seule raison de vouloir contenir un infini dans une toute petite boîte.

Si nous devions imaginer une autre histoire, une mouvance interne suffirait peut-être. Le souffle d’une vie s’incarne parfois dans si peu de choses, ou la très frêle vertu de croire toujours et encore en la survenance du Beau. Les Mondes s’écroulent et certaines croyances meurent et puis une fois cela réalisé, renaissent sur les terres fécondes de l’espoir et de l’inventivité tout ce que l’on voudra encore bien  accomplir.

Au loin la Ligne. En toi le sang et sa Musique.

Je repense à un récent autoportrait de mon frère. Ce qu’il dégageait, tant dans son déterminisme que dans sa fragilité, légitime totalement l’exercice lui-même, bien qu’il n’y ait évidemment besoin d’aucune justification. Car si tu te regardes en face, sans compromission et dans la seule et exacte condition d’une très rude empoignade avec toi-même, alors tu finiras bien par savoir qui tu es vraiment. Ce chant qui te constitue et cette chanson silencieuse qui te fait individu, parmi la multitude des autres de toi.

La pulsion de devenir, alimenté par ces rêves qui ne s’éteindront qu’au dernier souffle, contre le rythme de vivre, par à-coups et sans frémir, en avançant de ces innombrables peut-être qui construisent l’authenticité d’un jour, alors que l’invariable Soi détermine déjà presque tout le reste, le chemin, sa trajectoire.

Faut-il avoir connu la mort d’un être cher pour mieux appréhender la valeur d’une vie ? Est-ce un langage qui s’insinue en toi non pas comme une menace sous-jacente qui dirait que tout finira par t’échapper mais comme un message diffusé lentement à l’intérieur pour éclairer ton âme d’un peu d’humilité ?

Face à ce qui advient, face à ce qui se profile, de ce que tu sais sans grand savoir et de ce que tu ignores encore de tes seules intuitions, n’émerge parfois que l’ineffable don d’avoir donné et reçu les amours imparfaites des êtres chers qui ont croisé ta vie et qui en ont parfois redéfinit les limites propres, dans l’éphémère union de deux rythmes que tu pourras porter en toi éternellement et dans la pulsion de devenir ce que tu es déjà. 

samedi 16 mars 2013

Le souffle et la vertu


En entrant dans la pièce noire j’ai entendu le souffle de mon âme. Ce n’est pas une histoire comme les autres.

La ville et les plaines sont pourtant remplies de ces histoires là. Elles remplissent elles-mêmes des cahiers, des esprits, des cœurs perdus. Depuis combien de temps ?

Encore une année passée à chercher, sans savoir vraiment si ce temps fut celui d’une vraie recherche, d’une quête sincère et approfondie. Le temps n’est pas au temps, il semble parfois seulement emprisonné dans sa propre fuite, depuis cette époque jaunie dont nous nous souvenons tous et où tout semblait encore possible. Que se passe t-il ? Est-ce que rien ne change sans ne faire que vieillir, quelques rides aux coins des yeux ?

La relation à soi se nourrit-elle de la magie qui existe parfois dans la relation à l’autre ou est-ce l’inverse ? Décocher trois bons mots, sans jamais résoudre les vrais maux. Le temps d’être soi-même est-il écoulé ou en avance sur lui-même ?

Pas de secret sans vertu. Tout est dans la bouche folle, expiatrice de ce mal qui nous touche, qui nous consume. Tous ensemble, tous à la fois, dans l’évidence d’être impliqué dans un rapport collectif tronqué, sans parvenir jamais à s’en échapper ou à s’en extirper totalement. Ça ne colle pas, ni à la peau,  ni au trublion de l’âme. Pourtant, c’est enraciné, inévitable, d’une ampleur à couper le souffle.

Le souffle… Toujours lui, tel un vacarme qui ne s’amenuise pas. Ici, dans nos poitrines, pour nous éviter la rupture.

Se chercher aux abords de ce gouffre immense, intrinsèque, dans la marque et l’indice d’une appartenance indiscutable, indéfectible, à cette race qui ne sait pourtant jamais être vraiment nous. Elle nous ressemble tant mais au moins autant qu’elle pourrait nous effrayer.

Mais ceci n’est pas la vérité de chaque instant. La modulation semble incessante et elle l’est effectivement. Qui ne saisit pas le bon moment au vol lorsqu’il se présente ? La lucidité peut s’accorder avec l’optimisme.

Les êtres que l’on croit perdre, ceux qui meurent comme ceux qui demeurent, vivent en nous, dans l’incessante machinerie de nos rêves et de nos sangs mêlés.

Il faut ne pas craindre la faute. Puisqu’elle viendra de toute façon.



samedi 2 mars 2013

Maroc, première classe





Il est un fait avéré que des prévisions restent et demeurent des prévisions. The Wall ne fonctionna pas hier. Le vent avait forci et tourné Nord dans l’après-midi. Le soleil était là, la houle également, mais il manquait ce que nous y avions vu la veille, de quoi s’inventer une première session de surf en 2013.

Nous restâmes pourtant très longtemps sur la plage. Yann souvent prenait le relais avec les enfants qui n’avaient de cesse d’aller flirter avec les écumes déroulant sur le rivage et qui sautaient sur la digue partout où cela pouvait être un peu dangereux. Il dessinait au sol de grands cercles avec un bâton à taille humaine droit comme un i et qui s’incurvait légèrement à l’une des extrémités, devenant la parfaite pointe d’un crayon fait pour le sable.

Je m’éloignai parfois d’eux et sans appareil photo cette fois-ci je prenais le temps de voir. La marée basse laissait la digue à nue et ses rails de chemin de fer un peu fous incrustés par les allemands de la Seconde Guerre. Il ne souffrait ici d’aucun préjudice. Il fallait regarder la Ligne d’hiver et comprendre ce que le temps offrait et reprenait ensuite. Les planches de surf restèrent allongées sur leur sable et nous avec elles qui marchions et courions et riions encore, tandis que les souffles du large et du Nord ne faiblissaient pas.

Après la nuit qui fut celle d’une redondante partition et d’un matin où le ventre ne pouvait guère se cacher de lui-même, nous partîmes en ballade au très proche Nord de la côté soulacaise. Yann nous offrit une seconde merveilleuse inconnue en deux jours, une succession sans fin d’anciens bunkers et de fortifications, les résidents d’un passé inscrit dans la dune et écartelés par le temps, tagués dans leurs moindres fragments, offerts à la ballade aventureuse des enfants et aux multiples prises de vue. Cela dura plus d’une heure où nous escaladâmes des murs, descendirent dans les obscurités et prirent quelques risques avec toutes les précautions nécessaires. Les deux garçons frissonnaient de bonheur puis ne forçaient que très légèrement leur courage quand le noir ou le pas à venir devenaient un peu plus exigeants et le dernier bunker nous laissa bientôt tandis qu’il délivrait à l’immensité devant lui une missive dont on pouvait se demander à qui elle s’adressait vraiment : Le futur, c’était mieux avant.

Nous descendîmes sur la plage pour revenir à la voiture et la digue affleurait si bien qu’elle créait des retenues d’eaux salées qui formaient de véritables piscines telles que l’on en avait vu étant jeunes dans les iles du Bagne de Guyane. Je tenais la main d’Ethan et Yann celle d’Eléis pour prévenir toute chute du fait de cette mousse glissante vert émeraude qui envahissait la pierre de la digue, là où nous marchions si proches des eaux piégées.   

J’allumai une première cigarette depuis quelques temps pour que la fumée puisse endormir un peu le feu mais le feu avait sa vie propre et tenace. Nous déjeunâmes rapidement parce que la lagune en face de la maison était lisse comme un lac à l’accalmie, ce qui signifiait de faibles vents d’Est qui nous donneraient peut-être la chance que nous n’avions pas eue la veille. La houle avait baissée en 24h alors je laissai la Hap Jacob 7’2 dans le garage et pris la Ocean Safari 8’0 qui dormait sur le rack en bois depuis l’été parmi les planches du quiver de Yann. La chaleur du ciel de 14h30 était inavouable, une précieuse largesse du temps qui accordait au courage ce qui lui manque parfois aux préliminaires d’une session hivernale.

-          On va au Sud chercher les droites que tu aimes, me disait Yann.

Les enfants étaient déjà dans la voiture si impatients comme nous de revoir la Ligne. On envoya le Black Album pour que cela sonne comme il devait. Soulac fut bientôt derrière nous et nous longeâmes les forêts de pins qui ne respiraient pas encore la fragrance des étés heureux mais il fallait bien commencer par quelque chose. Le front de mer de Montalivet nous offrit immédiatement de bonnes perspectives car le premier pic au nord fonctionnait et nous n’étions pas les seuls surfeurs à avoir compris qu’une heureuse survenance pouvait advenir en cette douce après-midi du dernier jour de février. Yann me proposa de pousser jusqu’à la centrale, ce que nous fîmes et je m’arrêtai dans la courbe du rond point en face du spot et dominé par les drapeaux de l’Europe. Là, un surfeur vint à nous et tapa en souriant à la vitre de la portière.

- Excusez-moi, mais vous n’auriez pas un peu de wax s’il vous plaît ?

- Oui, bien sûr, lui–répondis-je et je ne pus m’empêcher de sortir une inévitable blague à deux sous : mais j’espère que tu as beaucoup d’argent sur toi !

Le surfeur rigola avec moi tandis que je lui donnai un pain de wax entamé mais largement suffisant et il me remercia tout autant qu’il remercia ensuite les parfaites conditions du jour. On fit demi-tour et maintenant nous savions tout deux que nous allions surfer. Nous nous garâmes au « Maroc » de la dune de Vensac qui avalait au fil des ans le bitume de la route côtière. Le Maroc était sans aucun doute la vague que nous avions le plus surfée ensemble en une décennie. Une droite ouvrait sans concession et n’était à l’eau qu’un seul surfeur. Les deux pécheurs nous rendirent service car ils rangèrent leur matériel alors que nous déchargions les planches et nos affaires de la voiture. En cheminant vers la plage, je parlai longuement au plus grand des deux garçons. Je lui donnai une responsabilité qu’il n’avait jamais eue et qu’il honora parfaitement, en cela sûrement que la confiance ne restreint pas mais fait grandir.

Nous faisions maintenant face à la vague et il semblait y avoir un courant qui tirait vers le large et les séries laissaient une brèche pour la mise à l’eau. Je donnai mes dernières recommandations :

- Vous restez visibles tout le temps sur la dune que vous pouvez faire tomber si cela vous plaît mais toujours visibles en face de nous et au moindre pépin, tu fais de grands signes avec les mains. Nous regarderons toujours et nous ne sommes pas loin. L’eau est dans ce sac et les petits princes aussi.

Il fallait se dévêtir peu à peu pour s’engoncer ensuite dans les différents éléments de la combinaison d’hiver. La 4’3 jusqu’aux hanches puis les chaussons et alors seulement enlever le sweet et le tee-shirt et enfiler le top avec cagoule intégrée et finir de se recouvrir entièrement de néoprène. Je me rendis compte alors que la paire de gants que m’avait prêtée Yann m’offrait deux mains droites et cela nous fit rire un peu jaune mais rire quand même, ce qui ne m’empêcha pas d’enfiler avec de grandes difficultés le gant à l’envers et de constater l’étrange inclinaison que cela donnait à la main concernée ainsi qu’un manque assez évident de souplesse.

Enfin je me rapprochai de l’eau et les mousses déjà venaient cogner sur les jambes et Yann n’était pas loin derrière moi. Je fus allongé sur la planche alors encore à moitié sec et rapidement je m’engouffrai dans la passe en espérant très sincèrement que le prochain set me laisserait le temps d’atteindre le pic. Cela fut accompli sans grand mal et les premières rames pour attraper une vague furent impossibles et me piégèrent rapidement, trop lent pour partir sur la première vague de la série, trop loin déjà pour éviter toutes les suivantes. La première d’entre elles qui percuta mon visage et qui m’ensevelit ensuite m’arracha un cri silencieux et aquatique tandis que l’eau froide s’engouffrait dans la cagoule et venait geler mes oreilles.

Mais nous étions à l’eau et le soleil brillait sans faillir. Je n’avais pas surfé depuis novembre, une session de fin de journée un peu sale en Méditerranée qui m’avait vu sortir de l’eau alors que la nuit était déjà tombée. Yann n’avait pas surfé depuis septembre, depuis son dos et sa première opération qui en nécessitait aujourd’hui une deuxième. Les bras comme du coton, le souffle en recherche de lui-même et dans la gêne des épaisses couches de néoprène, je passai un temps interminable à chasser sans succès cette première vague de l’année. Nous vîmes bientôt Eléis faire les grands signes convenus depuis la plage et on voyait son petit frère à côté de lui assis dans le sable de la dune qui naissait dans son dos. Cela nous donna une énergie supplémentaire alors que le vent de Terre et le courant nous poussaient au large.

Je finis tout de même par être bien placé, peut-être un peu trop à l’inside mais il fallait ce qu’il fallait. Je sentis enfin que le dernier coup de rame était le bon et la magie du souffle de la planche qui prend vie sur l’onde en mouvance opéra. J’étais debout et si la section avait déjà un peu trop fermé, il ne fut pas si ardu d’atteindre le rivage en se laissant porter un peu comme cela, à l’ancienne, dans la seule recherche de glisse et de la bonne trajectoire. Je souriais en me rapprochant de Yann qui m’avait devancé  et des enfants qui n’avaient plus aucun problème sauf du sable et de la boue un peu partout sur leurs vêtements.

-          On y retourne ? demandai-je à mon ami qui répondit par l’affirmative.

Il y eut encore deux vagues, dont la première m’offrit un beau take-off, suivi d’un bottom-turn assez franc qui me donna assez de vitesse pour enchainer un cut-back. Lorsque je revins au pic j’étais seul cette fois-ci et presque heureux et je regardai la Ligne avec les yeux plissés par le sel et le soleil. Je restai ainsi quelques instants dans la double contemplation de l’horizon éternel et de tout ce que l’on avait su autrefois et alors je me mis à hurler, à hurler de toutes mes forces pour que le feu disparaisse et je criai ensuite son nom et ce que je devais lui dire sans autre façon. Les mots se perdirent et se dissipèrent si vite qu’ils ne semblaient pas avoir été prononcés et l’Océan me réapprit que l’on ne peut de toute façon rien lui cacher de ce que nous sommes.

De nouveau sur le sable et proche des enfants sur ma gauche qui n’avaient pas encore fini d’envahir la dune et de Yann sur ma droite qui comme moi avait retiré tous les éléments de la combinaison, je pris un instant pour de nouveau me projeter en Elle. La Ligne était dorée et deux surfeurs un peu plus loin se jetaient à l’eau. Le soleil descendait et les contorsions de sa lumière envahissaient l’espace liquide et sableux devant moi. La Ocean Safari reposait à même le sable à quelques mètres sur ma gauche, dorée elle aussi par l’éclat du jour évanescent. Je regardai mon ami quelques instants et je vis cette même lumière briller dans son regard, en la connivence d’un Monde qui ne cesserait jamais de nous bouleverser. Je repensai à nos deux trajectoires, si différentes l’une de l’autre mais qui pourtant avaient vu nos deux vies être renversées et remaniées dans une force au moins égale en à peine plus d’un an. Je repensai à ces innombrables fois où nous avions été une voix, un soutien et une conscience l’un pour l’autre à six cents kilomètres de distance et j’eus quelques larmes plutôt heureuses que le vent d’Est qui avait forci depuis une heure emporta vers le large. Nous étions tous les quatre sur la plage et le Maroc nous avait offert nos premières classes. Et dans le vent de la terre et le ressac Atlantique, résonnaient nos histoires passées et celles à venir, celles qui nous privaient d’une vie pour nous apprendre à vivre, sans qu’il n’y ait plus rien que la respiration du Monde tout autour de nous.